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date
dernière modification : 22/07/02
Les
enfants de l'indicible.
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Jusqu'à ce jour, je pensais que le terme d'indicible était réservé à
un certain mot de 4 consommes sans voyelles. Mais je dois dire
aujourd'hui, après avoir écouté Nicole Grunberg et Esther Fogiel que le
terme s'adapte parfaitement à ce que dans mon témoignage je décrivais
comme une chape de silence qui pèse sur notre mémoire depuis 55 ans.
Cette mémoire de l'indicible, Nicole en a parlé la première dans son témoignage,
je l'ai évoqué dans le mien, Esther l'a personnifié dans son apparente
fragilité. Jean-Michel Dumay l'a bien dit dans Le Monde en parlant
d'Esther « Les mots comme le corps sont vrillés. »
La première audition est celle de Nicole Grunberg.
Nicole Grunberg témoigne
Nicole Grunberg témoigne
Nicole Grunberg 57 ans, licenciée en économie. « Je voudrais revenir
sur les propos de Papon. Ce qu'il dit, c'est faux et nous en avons la
preuve grâce aux lettres remarquables écrites par ma mère Je pense
qu'il a voulu porter atteinte à la mémoire sacrée de ma mère et de ma
soeur qui disait de moi « j'en suis fière comme si elle était ma fille
». Ces propos mensongers sont extrêmement difficiles à entendre,
heureusement, la preuve a été apportée que ce n'était pas vrai, et
ainsi cela me permet de rendre hommage à ma mère et à ma soeur qui ont
toujours fait preuve de courage, de dignité et leur façon de penser aux
autres dans des moments aussi dramatiques. Ils n'avaient plus rien. Jusqu'à
leur dernière lettre, elles ont eu le courage et la volonté de penser à
leur famille. Ma mère demandait chaque fois, quand on venait me chercher.
Il a été très difficile de venir me chercher, ce n'était pas facile,
il fallait venir de Paris, même la veille du jour où on devait venir me
chercher, la personne n'a pas pu venir. Donc on ne m'a amené à Paris que
le 3 juillet. »
Le président Castagnède demande des précisions sur cette personne qui a
emmené Nicole à Paris.
[Image de M. Castagnède]
Nicole Grunberg « Il se trouve que ma mère n'a jamais cessé de demander
qu'on vienne me chercher. A Paris, ma grand-mère et ma tante et mon père
qui était à Montluçon, étaient d'accord. Cette dame qui est venue me
chercher, je ne l'ai jamais revue. A mon retour à Paris, j'ai vécu chez
ma tante jusqu'en 1944. Je logeais chez elle et quand mon père est rentré,
je suis retourné chez lui. Après tous les malheurs qu'ils ont vécus, il
n'avait plus son appartement, ses biens avaient été réquisitionnés,
ses meubles pris et son appartement saccagé. Je ne pouvais pas aller chez
mon père avant, je n'y suis allée qu'après 1945. J'ai vécu chez des
amies, toutes étaient extrêmement gentilles, j'étais choyée, dorlotée
comme ma mère l'avait demandé, mais même si elle ne l'avait pas demandée,
cela se serait fait de toute façon naturellement. Je suis partie en
Belgique pendant six mois. Je suis restée à Paris avec mon père en
1946, il avait d'énormes difficultés, consécutives à la guerre. Je
suis repartie en Belgique chez mon oncle et ma tante qui étaient très
gentils. Je ne suis revenue à Paris qu'à onze ans, j'ai repris le chemin
de l'école mais je n'ai jamais revu madame Birassen [la personne qui
avait récupérée Nicole en 1942]. »
Le président Castagnède " Je vous ai posé cette question parce que
cette dame aurait pu vous raconter comment cela s'était passé. »
Nicole Grunberg « Je souhaitais dire que malheureusement comme je n'avais
que deux ans, je n'ai pas de souvenirs de ce qui s'est passé et je dirais
que j'ai la mémoire de l'indicible. Moi même, j'ai vécu des événements
sans en avoir conscience. C'est difficile à comprendre. J'ai ressenti
qu'il s'était passé des drames atroces parce que j'étais toute petite
et on ne m'en a pas parlé. Mais par contre, je ressens toujours ces
choses, je sais la douleur de ma grand-mère et de mon père. Je l'ai vécu.
Ils ont tout fait pour moi, je leur dois beaucoup, à ma tante, à mon père,
à ma famille en général. Je ne peux pas parler des faits mais j'ai des
souvenirs. Le premier dont je me souvienne, c'est quand je suis rentrée,
j'étais chez ma tante, je lui ai dit « mais alors, j'ai deux mamans ? ».
Elle m'a dit « Non, je suis sa soeur, ta tata Dédé ». J'ai uniquement
une petite photo de ma mère avec moi. Je n'ai pas l'habitude de parler de
mes sentiments, si cela peut être utile, je l'espère. C'est pour cela
que j'ai voulu être ici. »
L'avocat général Robert « Je comprends que revivre ces moments est
quelque chose de difficile. Même si vous n'en avez pas le souvenir
personnel. Vous avez appris la séparation par ces lettres admirables et
douloureuses, racontez-nous. »
Nicole Grunberg « On a voulu me protéger, nous étions en 1942. J'ai vu
les lettres en 1951. La mémoire de l'indicible, ça je l'ai. C'est
quelque chose d'inexprimable. Effectivement, en voulant me protéger, on
m'a raconté peu de choses. Ma grand-mère m'a toujours dit « c'est un
miracle que tu sois là. ». »
L'avocat général Robert « On vous a protégée petite, on vous l'a
raconté ensuite. »
Nicole Grunberg « J'ai toujours su qu'il y avait eu des événements très
tragiques, je n'en ai jamais connu l'étendue. »
L'avocat général Robert « Quand je me réfère aux propos tenus par
l'accusé, quand il dit que votre mère ne voulait pas se séparer de
vous, quand il dit son unique obsession était de vous protéger. »
Nicole Grunberg « Les lettres sont absolument remarquables. Quand ma mère
dit « si vous avez du courage, j'en aurai aussi » ou « c'est difficile
pour moi et les autres », elle nous donne une leçon de courage, c'est
elle qui nous encourage. Quand elle dit « votre fille qui est triste du
chagrin qu'elle vous occasionne ». Ce sont des phrases admirables de
courage, de dignité et de bonté. »
L'avocat général Robert « Donc, ce qu'affirme Papon c'est complètement
faux. »
Nicole Grunberg « Dès le 4 juin, je suis à l'hôpital et chez les
bonnes soeurs à Mont de Marsan. »
L'avocat général Robert « Nous avons une preuve supplémentaire, deux
groupes d'internés arrivent à Mérignac, dans cette liste des arrivés
de Bayonne, on ne voit pas le nom de Nicole sur la liste. Je prends acte
que cette première revendication de sauvetage de l'accusé s'avère pour
le moins totalement erronée (...) »
Maître Klarsfeld « Je souhaiterai montrer les photos de la mère de
Nicole et de sa soeur Jacqueline. »
Maître Varaut « Nous n'avons pas les lettres, on ne les a pas reçues.
»
Le président Castagnède " Pourtant, elles sont versées au dossier.
Vous pouvez prendre ce document, la lettre du 2 juillet. » le président
Castagnède fait reconnaître à Nicole les écritures.
Nicole Grunberg « La petite écriture c'est celle de ma mère. La première
c'est celle de ma soeur. »
Le président Castagnède " Je veux les montrer à l'accusé, au vu
du texte, on peut déduire sauf administration d'une preuve du contraire,
on peut déduire que Nicole a été sauvée par une tierce personne. Et
retirée des bras de sa mère à 7 heures 20 par la Feld gendarmerie de
Mont de Marsan, vous avez des observations, Papon ? »
Papon
[ croquis d'audience de Papon]
« Monsieur le président, je n'ai pas d'observations particulières, mais
je voudrais à l'occasion de cette dramatique affaire, je voudrais
m'exprimer d'une manière directe. C'est une rude épreuve de labourer les
souvenirs vieux de près d'un demi siècle. C'est une rude épreuve de
labourer la mémoire d'un homme de 87 ans. Je remercie l'avocat général
Robert d'avoir parlé avec une nuance en précisant que si j'avais dit
l'avoir sauvegardée, c'était une déclaration erronée. Si elle
n'explique pas tout, sauvegarde la dignité du déclarant. Une déclaration
erronée n'est pas une déclaration mensongère. Je veux dire que je ne
sais pas pourquoi je porte le nom de Nicole Grunberg dans ma mémoire,
pourquoi depuis 50 ans, je ne trouve pas de réponse. Il n'est pas
impossible que soit Duchon ou Garat, soit les uns ou les autres soient
intervenus. Est-ce que cette femme dont a perdu la trace n'était pas un
représentant de mes services ? Est-ce que j'ai confondu avec d'autres
enfants, il y a quelque chose que je n'éclaire pas. Serais-je coupable de
ne pas oublier ce nom. Pour moi, ce nom, qu'elle m'en excuse, symbolise le
drame des enfants. Je ne suis pas homme à porter atteinte à la mémoire
de quiconque. » L'aplomb de Papon, c'est vraiment quelque chose
d'extraordinaire, un véritable cas d'école. Il avait l'occasion de faire
profil bas, de rendre compte à sa conscience, si tant est, à l'instar de
tous les criminels nazis, qu'il n'en ait jamais eu, mais, non il en
rajoute. Il continue à mentir à faire son cinéma...
Le président Castagnède " Si je comprends bien, Papon, vous revenez
sur vos déclarations et vos propos ; aussi bien ceux tenus au cours de
l'instruction devant le juge Braud que ceux que vous avez tenus à
l'audience. »
Papon « S'il ne s'agit pas de sauvetage, c'est peut-être excessif, il
s'agit de protection, c'est plus à même de représenter la réalité de
l'époque. Je donnais des consignes à Garat de sauver les enfants. »
Maître Klarsfeld « Le 4 juin, vous étiez à Gretz et vous vous targuez
de sauver des enfants ? Le 14 juillet, il y a la lettre de Leguay qui vous
dit de ne pas assister les allemands et vous, vous procédez à des
arrestations. Je vous conseille vivement de ne pas vous aventurer sur ce
chemin du sauvetage des enfants, je vous demande monsieur le président de
donner ce conseil à Papon. »
Le président Castagnède " Si c'est par mon canal que vous voulez
donner des conseils à Papon ? Alors, Maître, mon rôle ne consiste pas
à donner des conseils à l'accusé. Je vais montrer maintenant les photos
de Jeanne Locker [la mère de Nicole] et de la soeur de Nicole, Jacqueline
Grunberg à votre demande. »
Nicole Grunberg « C'est la seule photo que je possède. C'Est moi dans
les bras de ma mère »
Maître Klarsfeld « (...) Ses enfants ont échappé à la Shoah, il y a
quelque chose qu'on ne peut pas dire, c'est une douleur qui s'exprime
difficilement. Je voudrais que vous expliquiez cela. Il y a beaucoup
d'enfants juifs qui vont s'exprimer par votre bouche. »
Nicole Grunberg « C'est très difficile, je n'ai parlé que très
rarement de moi, j'ai toujours estimé que par rapport au destin tragique
de tous les déportés, de ma mère, de ma soeur, de tous les enfants qui
n'ont pas eu ma chance, je n'avais pas à me plaindre en ce qui concerne
ma vie personnelle et c'est vrai de plus en plus, je ne sais comment décrire
une blessure qui s'ouvre. Mais encore une fois, je parle pour qu'on
comprenne que c'est quelque chose de très très difficile à vivre. Même
si j'étais très jeune, que tout était pour le mieux dans le meilleur
des mondes, malgré tout l'amour de mon père, de ma tante, de ma grand-mère,
hé bien, évidemment, il manque toujours quelque chose. Enfin, chacun
peut le comprendre. Effectivement, ces lettres, la première fois que je
les ai vues, que j'en ai pris connaissance, je les ai lues la première
fois, très difficilement. Je les ai laissé longtemps sans les relire,
excusez-moi, je ne peux pas m'empêcher de pleurer, je pense à tous ces
enfants qui eux ne sont pas revenus et je voudrais leur rendre hommage.
Aussi à ma mère, à ma soeur et à tous les déportés. »
Le président Castagnède " Vous avez autre chose à dire ? Vous en
avez déjà dit beaucoup. Il n'y a plus d'observations ? J'appelle
Jean-Marie Matisson. »
Le compte rendu de ma déposition a été pris par Carole Lemée et Michel
Slitinsky.
[Image de Carole Lemée]et [photo
de Michel Slitinsky ]
Je dois dire qu'à ce moment, je me sentais très bien, alors que les
jours avant, à l'idée de témoigner, je ressentais une certaine panique.
Non, pas une peur panique, mais une forte appréhension. Je redoutais
surtout ce qui se passait maintenant, devoir témoigner après un témoignage
très fort, très émotionnel. Quand nos avocats nous pnt demandé l'ordre
dans lequel, nous désirions passer et comme l'ordre semblait important
pour certains d'entre nous ; passer en premier plutôt qu'en dernier m'était
égal et j'avais laissé les avocats choisir et leur demandant juste de ne
pas avoir à témoigner après Esther Fogiel dont je connaissais l'immense
tragédie. Car là, je crois que je n'aurai pas pu prononcer un mot.
Contrairement à mon père Maurice Matisson ou à Eliane Dommange, et plutôt
un peu comme Jackie Alisvaks, j'avais décidé de ne rien préparé à
l'avance.
Jean-Marie Matisson, 44 ans, conseil en organisation
[image de Jean-Marie Matisson]
« Je voudrais dire tout d'abord combien il est difficile de s'exprimer
après le témoignage que nous venons d'entendre. Je n'ai que 44 ans c'est
à dire à peu près le même âge que les jurés, je n'ai pas connu les
faits et je voudrais témoigner de la difficulté des enfants de la deuxième
génération. Quand on a entendu les témoignages des survivants, on voit
combien la douleur est forte, la difficulté de connaître les faits est vécue
par les enfants de la deuxième génération, il y a une chape de silence
qui pèse sur nos morts. Nous avons hérité de cette difficulté de
vivre, de ce mal être. Nous aussi, nous sommes hantés par les fantômes
de nos morts. Ici, à Bordeaux, nous avons été victimes de
l'administration de Vichy. Ma famille à perdu huit de ses membres, soit
plus de la moitié des nôtres, notre famille a été pulvérisée. Mais
on ne parlait jamais de nos morts. Je me souviens de ces dimanches en
famille, je suis né dans une famille de résistants, ma mère et ses frères
étaient résistants. Quand on se retrouvait en famille, le dimanche, avec
mes grands-parents et avec Esther, on évoquait souvent les faits de résistance
des uns et des autres, mais on ne parlait jamais des morts dans les camps.
Il y a une chape de silence qui pèse depuis 55 ans du poids du chagrin et
de la douleur et qui est trop difficile à soulever. Je n'arrive qu'à
peine aujourd'hui à reconstruire l'arbre généalogique de ma famille. Ce
n'est qu'aujourd'hui après le début du procès que nous pouvons soulever
un peu cette chape. Entre nous, parties civiles, nous n'en parlons que
depuis quelques mois, bien qu'on se connaisse depuis le début de la procédure,
il y a 16 ans. Par exemple, ce n'est que dix jours après le début du
procès que j'ai appris le véritable lien de parenté qui me lie à
Jackie et à Eliane. Je ne savais pas si elle était une cousine ou une
tante. Par exemple, ce n'est que depuis le début du procès que nous
avons appris que René Panaras faisait partie de notre famille. Par
exemple, comme on l'a vu avec Léon Librach, il y a deux jours, une madame
Rawdin est venue au procès, nous ne la connaissions pas et pourtant elle
est de notre famille. »
Le président Castagnède prend un document, « Hana Rawdin, c'est votre
grand-mère. »
Jean-Marie Matisson « Non, monsieur le président, c'est mon arrière
grand-mère. Il y a une difficulté à soulever cette chape de silence,
nous avons notre mémoire en jachère. Il y a une difficulté sérieuse à
vivre avec ce passé, un mal être. Je voudrais témoigner qu'il ne s'agit
pas que de ma propre difficulté à vivre, de celle de Jean-Marie
Matisson, mais de celle de tous les enfants des familles juives. J'ai eu
l'occasion de voyager dans le monde et je peux dire que pas une famille
juive n'a été épargnée par la Shoah. J'ai deux de mes frères qui sont
morts jeunes et je suis convaincu que pour l'un d'entre eux, il est mort
de ce mal de vivre. Il n'est pas facile de porter le deuil des gens de
notre famille qui n'ont pas été enterrés, pour lesquels il n'y a pas eu
de corps à mettre en terre. J'ai enterré mes deux frères et je les ai
connus et pourtant il m'est beaucoup plus difficile de parler de ces morts
que je n'ai pas connus. Nous sommes hantés par les fantômes de nos
morts. Jackie a dit qu'il était comme une vieille valise abandonnée.
J'ai par exemple un cousin qui pendant quinze ans a été incapable de
prendre une douche, parce que cela lui rappelait les chambres à gaz. J'éprouve
aussi une difficulté d'entrer dans une gendarmerie comme ma cousine
Eliane qui ne supporte pas la présence de policiers. Il y a le fol espoir
d'Eliane qui quand on sonne chez elle croit toujours que ce sont ses
parents qui rentrent des camps. Je veux parler maintenant de ma grand-mère
qui a été une femme admirable, qui a recueilli toute la famille écartelée.
Je voudrais dire que son grand malheur est d'être morte inculpée par
Papon pour dénonciation calomnieuse. C'est comme si il l'avait tuée une
deuxième fois. Cette inculpation a été très difficile à vivre pour
elle. Ce sont deux gendarmes qui sont venus lui apporter son inculpation.
Vous comprenez aujourd'hui combien cela a été dur pour elle, vous voyez
le poids que cela peut représenter. Je voudrais que vous posiez une
question à Papon. Pourquoi a-t-il porté plainte contre nous pour dénonciation
calomnieuse ? »
Le président Castagnède " Continuez »
Jean-Marie Matisson « je voudrais poser la question maintenant. »
Le président Castagnède " Continuez, je la poserai après votre témoignage.
»
Jean-Marie Matisson « Alors, j'ai une deuxième question corollaire,
pourquoi a-t-il retiré sa plainte avant le procès ? Je voudrais revenir
sur un point, je vous ai dit que j'étais conseil en organisation, je
travaille dans les administrations publiques, et je suis interloqué par
la façon dont Papon décrit son propre rôle à la préfecture de la
Gironde. C'est kafkaïen, c'est paponesque. C'est en totale inadéquation
avec la fonction. On se demande s'il a bien mérité son salaire. Il avait
moins de pouvoir qu'un balayeur. Je voudrais lire une lettre que j'ai reçu
hier, de la fille d'Eliane Dommange, Céline qui n'est pas partie civile.
Son frère Gilles par contre l'est. »
[le croquis de Michel Dommange, le père
de Céline et de Gilles]
Le président Castagnède « Vous pouvez lire ce que vous jugez utile à
votre témoignage. »
Jean-Marie Matisson « Cher Jean-Marie, Je fais suite à ton interrogation
concernant ma position sur ce procès. Aujourd'hui j'ai trente ans, soit
l'âge où je dois retrouver mon histoire, où les zones d'ombre
concernant mon passé doivent disparaître pour ne pas vivre dans le
regret de ne pas avoir su avoir en parler avec ma mère, donc ce procès
est deux fois plus important. Les archives, les écrits ou les récits ont
fait de moi une spectatrice comme il y en a tant, mais écouter ma mère
citer les faits à elle rend les choses différentes. Aujourd'hui
seulement, j'ai pris conscience que j'étais petite fille de déportés,
que mon grand-père et ma grand-mère faisaient partis de ce convoi de
juillet 42 vers Auschwitz pour ne plus en revenir. J'ai eu l'amour de mes
grands parents paternels, mais j'ai eu aussi la frustration de ne pas
avoir eu celle de mes grands parents maternels. On peut entendre
aujourd'hui des gens dire que c'était il y a 55 ans, qu'il faut oublier,
c'est trop tard, etc. Mais pour ma mère, moi et tous les gens qui pensent
que non, qui se battent pour que plus jamais cela existe ni en France ni
ailleurs dans le monde, pour que plus jamais des enfants souffrent de la méchanceté
des adultes. Alors osons reconnaître nos torts, nos bêtises, nos erreurs
pour que plus jamais...
Je demande à la justice de reconnaître la responsabilité de Papon dans
la mort de ces personnes pour avoir juste été juifs, résistants ou
tziganes.
Céline »
[La lettre de son frère Gilles Dommange qui
n'a pas été lue]
[Pendant ce temps, Papon est ailleurs, il n'est pas concerné, il lit ses
petits papiers] »
Le président Castagnède essaie de suivre dans l'arbre généalogique
mais se trompe, confond Eliane et Jackie et leur parents. " J'ai
essayé de m'interroger sur l'arbre généalogique présenté par votre père.
»
Jean-Marie Matisson « Chaque fois vous avez montré une photo, une
lettre, chaque fois que vous avez cité un nom de disparu, vous avez
permis aux survivants d'enterrer de façon symbolique leurs morts, vous
avez offert un cercueil symbolique à nos morts. Monsieur le président,
j'ai une requête à présenter. Vous avez dit récemment que les paroles
de Maître Klarsfeld vous étaient restées gravées dans la mémoire.
Lors de l'audition de Maurice Druon, lorsque a été évoqué le 11
novembre 1945, vos paroles sont restées gravées dans ma mémoire, vous
aviez dit »
Le président Castagnède " Vous ne devez pas tenir compte de ce que
j'ai dit, je ne fais qu'animer les débats. »
Jean-Marie Matisson « Vous avez dit, ce 11 novembre 1945, il ne m'échappe
pas qu'il manquait un cercueil symbolique, celui des déportés raciaux...
Aujourd'hui, on parle de ceux qui ont eu la chance d'avoir des survivants,
on leur donne un cercueil symbolique, ma requête est que le nom des 171
disparus de ce convoi soient lus. Qu'ici, leur soit offert un cercueil
symbolique. Lire 171 noms ne prend que deux secondes par nom, soit environ
5 minutes, soit beaucoup moins que le temps que nous perdons à chaque début
d'audience. Faites en sorte monsieur le président, qu'aujourd'hui encore,
il ne manque pas des cercueils symboliques. »
Le président Castagnède " La requête a déjà été présentée.
Il est de mon devoir de m'en tenir strictement à linstruction de la
sentence de la cour de cassation parce que je ne suis pas devant un
monument aux morts. »
Jean-Marie Matisson « Bien. Alors, j'attends les réponses à mes
questions. »
Le président Castagnède " Vous avez entendu, Papon, pourquoi avez
porté plainte en dénonciation calomnieuse contre les parties civiles. »
Papon « Sur le conseil de mes conseils, j'ai fait le dépôt de ces
plaintes jusqu'au moment où elles ont été purement et simplement classées.
»
Jean-Marie Matisson « Elles n'ont pas été classées, elles ont été
retirées. Si Papon l'ignore, Maître Varaut lui doit savoir les raisons.
»
Maître Varaut « C'est moi qui ai procédé au retrait de ces plaintes,
Papon a suivi mon conseil. »
Jean-Marie Matisson « Je veux dire, ici pourquoi j'ai été amené à
porter plainte, cela a été demandé une fois à une partie civile. J'ai
eu la chance d'être parmi les quatre premiers plaignants. Lorsque Michel
Slitinsky et Gérard Boulanger sont venus nous voir, mon père et moi pour
que nous portions plainte, j'ai longuement réfléchi. C'était en 1981,
l'affaire était déjà sortie dans le Canard Enchaîné, et Papon avait déjà
avoué ses crimes puisqu'il avait dit « Oui, mais j'en ai sauvé aussi.
». Sa culpabilité ne faisait plus aucun doute. »
Maître Varaut « Je veux revenir sur les raisons de mon conseil à Papon.
J'ai conseillé à Papon de retirer ses plaintes car il ne doute pas de la
sincérité des plaignants, pour leur dignité, la vérité et le respect
dû aux familles. »
Maître Favreau se lève alors « J'ai le devoir une fois de plus de rétablir
la vérité après les interventions de la défense. Assez de faux
fuyants, tenons nous en à la vérité. Papon a retiré sa plainte suite
à un arrêt de la cour d'appel, dans le but de pouvoir poursuivre Maître
Boulanger. »
Le président Castagnède " Je vous remercie, j'appelle Esther Fogiel.
»
Esther Fogiel, 63 ans, née le 4 août 1934, retraitée.
[ croquis d'audience d'Esther Fogiel]
Fille, soeur, petite fille, nièce, cousine
de huit personnes déportées de Bordeaux Mérignac
à Auschwitz les 15 juillet et 26 octobre 1942
1925 ma grand-mère arrive en France, avec trois de ses filles, fuyant les
pogroms juifs de Lettonie.
1928 mon père Jean Fogiel arrive en France, fuyant l'antisémitisme
polonais.
Mes parents se marient en 1933. Je suis née en 1943 le 4 août. Mon petit
frère Bernard en juillet 1936.
Mes parents ont eu une vie difficile en tant qu'émigrés, ma mère devant
aider son mari, dans leur commerce. (Marchands forains) elle a dû me
placer dès l'âge de 6 mois en nourrices. Je ne peux donc donner beaucoup
de détails sur eux, les ayant peu connus. Mon petit frère à sa
naissance a été en partie élevé par ma grand-mère maternelle, venue
habiter chez nous, à ce moment là.
En 1939, mon père s'est engagé volontaire contre l'occupant. Démobilisé
en 1940, je pense avoir été reprise par mes parents, à ce moment là.
De par les lois « antijuives » mes parents doivent abandonner leur
ancien commerce. Mon père sera docker jusqu'en juillet 1942. Je me
souviens des restrictions alimentaires, du port de l'étoile...
Mes parents projettent de passer en zone libre. Un samedi, ma mère
m'attend à la sortie de l'école et m'accompagne directement à Bègles
chez un jeune couple. (Je dois passer la première, la semaine suivante
mon petit frère et enfin mes parents avec ma grand-mère). Ce jour-là,
à Bègles, chez ce jeune couple, je joue à la poupée avec la petite
fille de la maison. Mais je suis surprise par l'immobilité de ma mère,
qui me regarde, avec un sourire triste, elle n'en finit pas de se décider
à partir, petite fille, cela me surprend. Je n'ai jamais oublié cette
dernière image de ma mère, comme si, à ce moment là, elle pressentait
ce qui allait arriver...
Le lendemain, je pars avec une femme étrangère pour Valence d'Agen (Tarn
et Garonne). Je suis accueillie par une ancienne nourrice. Qui vit là
avec son mari, (forgeron retraité) et son amant (facteur retraité). Au
bout de trois jours, ces gens là sont devenus brutaux. J'ai subi un viol
peu après mon arrivée. Très perturbée physiquement par un tremblement
spectaculaire qui ne s'atténuait pas, on a dû me cacher dans une
institution religieuse. Là, je suis désignée par une religieuse comme
le « suppôt du diable » avec interdiction de me confondre avec les
autres élèves. Un mois plus tard, je reviens chez ces gardiens où les
mauvais traitements continuent : Pendaison d'une petite chienne à
laquelle, je m'étais très attachée, au-dessus de mon lit. Une dent cassée.
Un ver de terre dissimulé au fond du bol du petit déjeuner, etc.
Pour ce débarrasser du vieil homme de mari (70 ans) on me mettait dans
son lit. Pas ou très peu de scolarité... L'entretien de leur maison.
Je pense que ces gens-là ont eu une connaissance immédiate de la déportation
de mes parents et ont été dépités de n'avoir pas pu profiter de leur
argent.
J'ignore quant à moi, tout des événements extérieurs, la déportation
de ma famille, de mes parents.
Je me suis crue abandonnée et même punie, puisque là on me maltraite :
- C'est l'effondrement total,
- il n'y a plus de repères,
- C'est le vide absolu...
Je tente de me suicider physiquement par hydrocution.
Je tente aussi par un effort de concentration psychique extrême (sur l'idée
que la réalité n'existe pas, que tout cela n'est qu'illusion) par «
perdre conscience » quelques secondes... c'est un exercice auquel je me
soumets souvent.
En 1945, l'été, cette famille d'accueil est arrêtée puis incarcérée.
Une tante très éloignée, ayant eu cette adresse par ma mère est venue
me chercher.
Je suis repassée rue de la Chartreuse, à Bordeaux dans notre ancien
quartier.
Je reconnais une robe de ma mère sur le corps d'une étrangère - la cave
de notre appartement a été creusé à la recherche d'hypothétiques
Louis d'Or ?
Quelques mois plus tard, un compagnon de déportation de mon père, me
retrouve. Il dit le décès de mon père le jour de la libération du camp
d'Auschwitz... Ils ont fait ensemble les mines de sel.
J'entrevois un oncle paternel, frère de mon père, Alfred Fogiel. Il se
jette à mes pieds, sanglotant, me demande « pardon ». Il s'est retrouvé
avec mon père à Auschwitz. Il s'est suicidé quelques mois plus tard, ne
supportant sans doute pas d'avoir survécu. Il a été déporté depuis
Niort.
J'ai aussi ignoré la déportation de mon petit frère Bernard, avec ma
grand-mère Anna Rawdin -Tous deux sont partis par le convoi du 26 Octobre
1942 - depuis Bordeaux. Eux aussi, arrêtés par la police française.
Aucun membre de ma famille n'est revenu, soit huit personnes.
Je n'ai aucun souvenir sur la manière dont j'ai appris la disparition définitive
de mes parents, de mon petit frère, de ma grand-mère ... (excepté mon père
?)
A 30 ans, j'ai presque réussi une tentative de suicide
- Pour avoir été confrontée au vide absolue,
- pour avoir été confrontée à la culpabilité du survivant. Culpabilité
qui entrave toute tentative de vie.
- pour avoir perdu le sommeil et usé de somnifère toute ma vie,
- pour avoir été confrontée au deuil impossible.
Je ne sais rien de l'enfance, l'adolescence et enfin de la femme qu'avait
pu être ma mère. Ma connaissance reste archaïque ?
Je suis dans l'ignorance la plus totale pour ce qui concerne mon père,
Reste-t-il des survivants en Pologne ? Avait-il des frères et des soeurs
? Qui étaient mes grands parents paternels ?? ... Qui était ce père ?
Mon père, ma mère, des termes que je n'ai jamais pu prononcer de ma vie
pour en connaître la résonnance dans la réalité...
Pendant des années, je n'ai cessé d'effectuer inlassablement ce voyage
vers « Auschwitz », avec l'espoir insensé d'aller à la recherche de
quelques Traces... De rejoindre mes parents...Leur disparition a laissé
une béance à jamais là... Cet événement a provoqué un état de sidération
tel, que rien ne peut s'élaborer à partir de lui... Il n'a laissé que désastre
et cendres...
Puisse ce procès, par la mise en question d'une période où une partie
de l'humanité est devenue folle, où le meurtre faisait loi, et s'exerçait
méthodiquement, consciencieusement...
Par la mise en question d'un fonctionnement humain, sans valeurs, ni
conscience, redonner à chacun sa juste place et permettre ainsi aux
victimes, de se décharger un peu de cette « culpabilité émissaire ».
Je pense à mes parents, mon petit frère, confrontés à la plus extrême
détresse et à la mort, dans une « absolue et total solitude ».
Le président Castagnède montre les photos de sa mère et de son père.
Le père d'Esther, d'origine polonaise est habillé en militaire, dans un
uniforme français. Michel à mes côtés, me dit « je reconnais sa mère,
je l'ai bien connue, on était voisins, je connaissais bien votre grand-mère
et son frère, on jouait souvent ensemble. Je l'appelais Albert. »
Maître Boulanger « On voit sur la photo que le père d'Esther est en
uniforme français, il était engagé dans les bataillons polonais de
l'armée française. »
Le président Castagnède " Je dirai simplement un mot de la famille
Plewinsky, Emmanuel né le 23 avril 1908 et Sgajudko née le 22 septembre
1908, ils sont arrêtés à Libourne et l'un et l'autre sont déportés
par Mérignac, Drancy, puis Auschwitz le 19 juillet 1942. »
Esther regagne sa place.
Papon revient dans son délire paponesque sur le cas des hongrois, invente
une nouvelle théorie qui justifierait l'ignoble acte commis par ses
services, à savoir le changement volontaire de nationalité qui avait la
conséquence tragique de la mort au bout du chemin. Trop odieux pour être
noté.
Le président Castagnède " Votre hypothèse ne tient pas, un de ses
postulats repose sur le fait que les Feld gendarmes étaient présents. Je
dois vous dire que rien dans le dossier ne dit que les Feld gendarmes étaient
présents »
Papon
[ croquis d'audience de Papon]
« Bien, alors, je me ravise. »
Le président Castagnède et l'avocat général Robert reprennent la théorie
de Papon pour montrer son caractère impossible. Puis Maître Klarsfeld
intervient et interroge Papon, lui demande s'il partage son avis sur le
fait que sur le plan régional, Papon n'a pas essayé d'obtenir ce que
Bousquet a obtenu au plan national. Que l'on constate que sur les départements
de la Gironde, des Landes et des Pyrénées Atlantiques, qu'il était prêt
à faire arrêter 566 juifs. Que ce qui posait problème à Bousquet n'en
posait pas à Papon. Que Sabatier et Papon ne se préoccupait que du cas
des juifs français. Que pendant la rafle de juillet, Sabatier inaugure
une crèche. Il s'en désintéresse. Il a laissé la bride sur le cou de
Papon pour arrêter les juifs étrangers.
A la suspension d'audience, nous sommes tombés dans les bras l'un de
l'autre avec Nicole Grunberg, compagnons de la mémoire d'un jour, sans un
mot, en silence.
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