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date dernière modification : 22/07/02

Chronique du 4 décembre 1997

Alors Monsieur le secrétaire général, 

le ramassage des juifs a-t-il été bon ?

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Jeudi 4 décembre 1997

Alors Monsieur le secrétaire général,

le ramassage des Juifs a-t-il été bon ?

Photo Olivier Choruzsko - I.U.T. de journalisme - L'almanach Bordelais

Voir aussi les éléments de l'interrogatoire de l'accusé par le Procureur Général Henri Desclaux

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Cette audience reprend après plus de deux semaines d'interruption. La première remarque que je voudrais faire concerne le président Castagnède qui me semble beaucoup plus pugnace contre l'accusé, laissant passer beaucoup moins ses mensonges et ses contrevérités.

On a retrouvé une défense fidèle à elle-même : Varaut toujours aussi odieux. Il laisse une impression glaciale, peu importe les moyens, peu importe les circonstances, tous les moyens lui sont bons pour faire son numéro. Que ce soit lorsqu’il parle de Jospin et de ses propos qu’il juge inadmissibles ! Que ce soit de Doberschutz, quand Maître Klarsfeld démolit les mensonges de son client ! Que ce soit quand Maître Wetzer parle de la mitraillette de Papon et démolit un autre de ses mensonges ! Que ce soit lorsqu’il s’en prend à Mme Hipolitte et qu’il l'accuse de "vendue ". Que ce soit enfin, lorsqu’il brandit les pièces du dossier annulé, prétextant qu’il s’agit du dossier de son client. Le seul moment où il ait semblé être déstabilisé, c’est quand Maîtres Levy et Boulanger l'accusent d'utiliser des procédés odieux et indignes d’un avocat, lui, le donneur de leçons, lui le moralisateur, lui l'ancien chargé de mission auprès du ministre de la Justice et qu’il se fait reprendre comme un gamin par le président Castagnède. Son visage devient alors tout rouge comme un enfant pris en faute, il bégaye un " oui, Monsieur le Président, je ne le referai plus ". Varaut ne cherche qu'une chose : détourner l'attention des jurés, amener les débats sur le plan politique et sur un prétendu combat droite - gauche, lui la bonne droite et nous la mauvaise gauche. Il fait des demandes excessives en vue de retarder le procès, comme demander la traduction de milliers de pièces allemandes, comme demander de joindre au débat le code pénal et un livre sur les excès du communisme, etc. Et Papon, quant à lui, est bien arc-bouté sur son système de défense : "Ce n’est pas moi, c’est Sabatier ou Garat ou les Allemands " allant jusqu'à l'absurde, allant jusqu'au bout de ses mensonges.

Et nous, parties civiles, subissons sans broncher ces tissus d'ordures et de mensonges, comme si nous étions les seuls à continuer à voir, derrière ces effets de manche et de fumée, les êtres vivants qui ne sont pas que des noms sur des listes mais qui sont des fantômes en errance vers la mort. Comme si nous étions les seuls à continuer à voir derrière ces déballages sur la forme, un fond fait de chair et d'os. Pendant que Papon et le président Castagnède ergotent pour savoir si les wagons qui transportaient les Juifs à la mort avaient de la lumière dans les chiottes et si la sécurité était mieux assurée avec deux ou huit portes, nous, nous savons que ces wagons transportaient nos enfants, nos parents, nos frères et nos sœurs.

Le président Castagnède "je rends deux arrêts en délibéré, le premier concerne les conclusions déposées par Maître Varaut tendant à demander un supplément d'information, (...) la cour sursoit à statuer. Le deuxième arrêt concerne la demande déposée par Maître Favreau, au nom de la Ligue des Droits de l'Homme et du Citoyen et de la Ligue Contre le Racisme et l'Antisémitisme, demandant que le témoignage de Michel Bergès soit avancé, (...) considérant que le programme dépend du président, en conséquence, la cour se déclare incompétente. "

Maître Varaut "je voudrais soulever deux points, une protestation et une demande. La protestation concerne un dîner du 24 novembre 1997, organisé par le CRIF qui réunit un certain nombre de parties civiles dans ce procès. Les propos tenus par le Premier ministre au cours de ce dîner sont inadmissibles, il a déclaré que ce procès était justifié parce qu’il était l’occasion de faire la lumière sur une période noire, sur les faits d’une administration qui a concouru à des actes innommables (...). Je proteste, dans cette ville de Montesquieu, même si je suis d’accord sur une partie de ceux-ci, devant ces propos qui sont contraires aux déclarations des parties civiles et de l'Avocat Général Robert, qui souhaitaient que ce procès soit ordinaire et non celui de Vichy. Deuxièmement, je souhaite que, compte tenu de l’état de santé de Papon, on ne dépasse pas quatre heures d’audience, je précise que je fais cette demande contre l’avis de Papon.

Le Procureur Général Desclaux "j’aurais deux observations à faire sur les propos de Maître Varaut. Premièrement, nous ne sommes pas ici pour commenter les propos publics tenus par un Premier ministre et deuxièmement nous sommes ici pour juger un homme. Concernant la durée des audiences, il vous appartient à vous, Monsieur le Président, comme vous l’avez fait jusqu’à présent, de juger au coup par coup et de ne pas faire une règle générale. "

Maître Jakubowicz "je voudrais rappeler que le Conseil Représentatif des Institutions Juives de France n’est pas partie civile. Je reçois très mal les critiques de Maître Varaut, le Premier ministre est le seul juge de ses propos. Mais je tiens à remercier Maître Varaut d’avoir informé le jury des propos du Premier ministre, Lionel Jospin, et ainsi de nous avoir évité à le faire. "

Caroline Daigueperse

Maître Daigueperse " Je tiens à déposer, au nom du consistoire israélite de la Gironde, trois articles du Figaro, qui montrent que ce n’est ni Sabatier, ni Papon qui ont sauvé le Grand Rabbin Cohen " (...) Maître Daigueperse cite les trois articles, dont un témoignage du fils du Grand Rabbin Cohen et conclut : " Il apparaît souhaitable de verser ces trois pièces aux débats afin que Messieurs et Mesdames les jurés soient au courant et pour tordre le cou à cette légende qui voudrait que le Grand Rabbin Cohen ait été sauvé par le préfet régional Sabatier ou le secrétaire général Papon. Je tiens à déposer ces pièces, avant l’audition de deux témoins qui parleront en leur temps de ce point. "

Maître Wetzer "je suis très étonné, à cette reprise d’audience, par l’attitude de notre confrère Varaut. Je croyais qu’il allait apporter des précisions sur cette fameuse mitraillette que Papon et la défense, dans ses mensonges coutumiers ont présentée comme un cadeau en remerciement de services rendus. Alors que " Le Canard Enchaîné " a apporté la preuve formelle qu’il ne s’agissait que d’un cadeau commercial et que c’était une fausse assertion de Papon. Mais apparemment, cela ne l’intéresse pas et la défense préfère s’occuper des propos du Premier ministre. "

Maître Klarsfeld "autre mensonge de Papon, avant d’entrer dans ce terrible été 1942, je veux apporter une précision. Doberschutz, Papon prétend qu’il coule des jours tranquilles en Allemagne. Hé, bien ! Il est mort en 1945 à Berlin, c’est un nouveau mensonge de Papon. J’apporte le certificat de décès de Doberschutz et rappelle que contrairement aux affirmations de la défense, les autres criminels allemands ont été jugés. Hagen en 1980 à Cologne et Luther a été condamné à mort, puis libéré. "

Maître Varaut en ricanant mi méchamment, mi bêtement : "j’ai reçu moi aussi la même lettre, je vois qu’on a les mêmes sources d’information. "

Le président Castagnède "revenons maintenant, là où nous en étions avant la suspension d’audience, le fonctionnement du service des questions juives. Il y a une question sur laquelle je veux vous entendre, Papon. Quel rôle précis a été dévolu au service des questions juives, dans les mesures dirigées contre les Juifs, les arrestations, les transferts du fort du Hâ à Mérignac et de Mérignac à Drancy, les internements ou les autres mesures de type policier prises par le service des questions juives ? Est-ce que, de facto, le service, ses responsables avaient un pouvoir, une autorité ? Vous avez la parole, et si vous voulez rester assis, je renouvelle ce que j’ai dit, vous pouvez le faire. "

Papon "me permettez-vous de revenir sur une interrogation de la dernière audience que vous m’avez posée et à laquelle j’ai mal répondu, la fatigue aidant ? Je ne prendrai que deux ou trois minutes. "

Le président Castagnède " oui, allez-y ".

Papon "le recensement on l’a vu

était une initiative propre au gouvernement de Vichy, alors que l’aryanisation des entreprises juives était une mesure des autorités allemandes. Des administrateurs allemands étaient nommés pour gérer les biens juifs. Devant cette situation, Vichy a créé un service de contrôle des administrateurs provisoires, pour contrecarrer ces mesures allemandes. Il y avait souvent des conflits entre les deux administrations. La loi française du 22 Juillet 1941 sur l’aryanisation a été votée et étudiée par le conseil d’État. Malgré les principes de la déclaration des Droits de l’Homme, le conseil d’État a balayé d’un revers de la main les critiques, qui visaient à rendre anticonstitutionnelle cette loi puisqu’elle visait la spoliation de toute la population juive. Je signale d’ailleurs que parmi les juristes qui ont laissé faire sans rien dire, Maurice Duverger en était. "

Et encore une petite amabilité de Papon, toujours entre mensonges et ordures...

" Bien avant mon arrivée, Garat appliquait ces mesures au nom du commissariat aux questions juives qui avait tout de même besoin d’arrêtés signés par le préfet régional. Dans ce contexte, le service des questions juives avait une certaine autonomie. Garat tranchait des problèmes. Mais, pour en terminer avec l'aryanisation, sur le fait qu’une partie civile a invoqué une lettre de la Feld-Kommandantur 529, pour convaincre la cour que la préfecture connaissait la solution finale, il s’agit d’une mauvaise traduction, le mot incriminé (...) ne signifie pas élimination des Juifs mais désenjuivement. "

Le président Castagnède "revenons sur le rôle de Garat, vous le décrivez comme un rôle avec une autonomie particulière ? "

Papon "il avait les prérogatives d’un chef de division. À son niveau, il n’en référait aux autorités qu’en cas de décisions graves "Le président Castagnède "vous dites, il en référait aux autorités en cas de décisions graves, cela signifie donc que quand il y avait un arrêté, vous le signiez. Donc, vous en aviez connaissance à ce moment. Les arrêtés étaient signés par vous-même et portaient votre sceau, c’était une façon comme une autre d’en avoir connaissance ? "

Papon "oui, mais je n’en assumais pas la responsabilité. "

Le président Castagnède fait calmer les protestations de la salle : "c’est une honte ! " ; " Quel menteur ! " ; " C’est le Monsieur " Oui mais " ! "

Papon "le service des questions juives a été traité comme les autres services sans organisation spéciale. "

Le président Castagnède "avant votre nomination, on trouve la trace de la première division "

Papon "la première division traitait les questions sous l’angle des étrangers pas sous l’angle des questions juives. Quand je suis arrivé à la préfecture de police, euh ! , je veux dire à la préfecture de la Gironde. "Mon père me tape le coude, "tu le notes, c’est savoureux comme lapsus

Papon "c’était un Monsieur Touyat qui signait. "

Le président Castagnède "un Monsieur Touyat ou s’agissait-il de Thomas ? "

Papon "non, je crois qu’il s’agissait de Touyat, je ne m’en souviens pas bien, mais je crois que c’était Touyat. "

Michel me glisse " il s’agit bien de Touyat. "

Papon " Le préfet régional, Sabatier, déléguait sa signature au service des questions juives. "

Le président Castagnède " Je rappelle que Garat a été désigné, chef du service des questions juives, le 25 Juillet 1941, vous pouvez poursuivre."

Papon " Le service des questions juives avait une certaine autonomie sous mon autorité,

mais pas supérieure aux autres services de la préfecture. Quelles étaient les tâches du service des questions juives ? Premièrement les problèmes liés à l'aryanisation avant qu’elle ne passe dans les mains du commissariat aux questions juives. Après cette transmission, d’ailleurs, Garat propose une réorganisation du service. Deuxièmement, le service des questions juives s’occupait de la gestion du fichier Juif et de la gestion du statut des personnels. C’était un organisme de contrôle, il permettait d’avoir un moyen de contrôle sur les autorités allemandes et le commissariat aux questions juives qui avait une espèce de tentacule, la SEC [Section d’Enquête et de Contrôle] bien connue pour son antisémitisme et son esprit de collaboration avec les Allemands. La SEC a d’ailleurs été par la suite assimilée à la milice. En considération des exactions commises par les autorités allemandes pour l’organisation de cette chose affreuse qu’était la répression des Juifs. Nous aurons l’occasion de mettre en évidence le rôle protecteur du service des questions juives pendant la préparation des convois. "

" Honteux, Scandaleux " crie le public.

Papon " Il avait des relations constantes avec les autres services de la préfecture, le service des réquisitions, pour prendre des mesures de secours et d’aide pour les Juifs, avec l’intendant régional de police "

Une voix des parties civiles s’élève, celle de ma mère " Mais, qu'est-ce qui oblige les gens à faire des choses affreuses ? "

Papon " Jamais le service des questions juives n’a exercé de pouvoirs de police. Cette dernière était appelée " le ramassage des Juifs ", un mot affreux, mais le service des questions juives n'a jamais joué le rôle de coordination. "

Le président Castagnède " Vous dites que jamais le service des questions juives n’avait de pouvoirs de police, vous dites que le service des questions juives n’avait que des relations horizontales avec l’intendant régional de police. Pourtant, dans vos interrogatoires le 6 Juillet 1995, vous avez déclaré qu’il avait des relations verticales avec l’intendant régional de police. Quels types de rapport avait-il réellement ? En quoi consistaient quotidiennement ces rapports ? "

Papon " Entre le service des questions juives et l’intendant régional de police ? "

Le président Castagnède " Oui, quel type de rapports avait réellement le service des questions juives ? En quoi consistaient quotidiennement ces rapports ? "

Papon " Le mieux est de prendre un exemple : quand les Allemands ont imposé de remettre les listes de ramassage, c’est ce qu’a fait Garat et son service, encadré par la Feld-Gendarmerie. Le service des questions juives transmettait les ordres à l’intendant régional de police pour exécution. "

Le président Castagnède " Mais avant de les porter à l’intendant régional de police, les établissait-il ces listes ? "

Papon " Ça dépend des convois, on le verra. Garat en contrôlait l'exécution pour sauver un maximum de Juifs arrêtés et le service des questions juives intervenait auprès de l’intendant régional de police pour les soustraire de la déportation. "

Le président Castagnède " Vous indiquez ainsi que soit le service des questions juives donnait à la police active les moyens de remplir sa mission, c’est à dire faire les rafles en fournissant les listes, soit il contrôlait les arrestations, c’est à dire qu’il contrôlait en fait la bonne exécution des ordres transmis. "

Papon hésite, se tortille.

Le président Castagnède " C’est bien ça, Papon ? "

La salle retient son souffle...

Papon " C’est bien ça ! "

Le président Castagnède " Quelles étaient les autres relations qu'avait le service des questions juives ? "

Papon hésite semble ailleurs, sans doute réfléchit-il encore au terrible aveu qu’il vient de commettre sous la pression du président Castagnède.

Papon " Euh. "

Le président Castagnède " Je répète ma question, quelles étaient les autres relations qu’avait le service des questions juives ? "

Papon " Garat travaillait en plein accord

avec le Grand Rabbin Cohen quand les Juifs étaient arrêtés à la synagogue. Il faisait fournir des couvertures, des casse-croûte, des médicaments, il réglait les questions sanitaires avec le Grand Rabbin Cohen. "

Grondements parmi les parties civiles, Papon revient à son système de défense, quand il est acculé, il enfonce les autres, ce fut Jouffa, ce fut Duverger, c’est le Grand Rabbin Cohen maintenant. C’est écœurant, c'est lâche, ce " courage, fuyons " de Papon.

Le président Castagnède " Est-il arrivé que le service des questions juives ait pu prévenir à l’avance, les forces de police, de l’imminence d’une rafle, de la prévenir à l’avance ? Autrement dit, d’interférer avant que le préfet ne donne les ordres, de prendre les devants et les dispositions nécessaires avant l’exécution ? "

Papon " Il existe plusieurs cas de figure. En Juillet 1942, pour le premier convoi, les Allemands préviennent en premier Fredou, celui-ci prévient le service des questions juives et demande confirmation. Le service des questions juives informe le préfet et l’intendant régional de police verbalement. Deuxième cas de figure : après injonction des Allemands, comme en juillet 1942, avec à l'appui des menaces de mort envers les fonctionnaires, le préfet réunit ses collaborateurs, l’intendant régional de police, le service des questions juives, et ainsi, on a pu faire un certain nombre d’interventions pour sauver le maximum de Juifs. Garat a ainsi sauvé vingt-quatre personnes en juillet 1942. "

Franchement, même si c’était vrai, va-t-il un jour faire le compte de ceux qu’il n'a pas sauvés, autrement dit les mille cinq cent soixante Juifs, des enfants, des vieillards, des femmes déportés en onze convois. Cela fait combien de Juifs non sauvés par convoi ?

Le président Castagnède " Je repose la question, car je ne suis pas satisfait de votre réponse. Le service des questions juives ne s'est-il pas rendu, en quelque sorte, indispensable dans le traitement de toutes les questions relatives aux Juifs ? Il a été le correspondant des Allemands et des autorités de police. Il a été le correspondant de tous les services de la préfecture. N'a-t-il pas eu une place obligatoire dans le traitement de ces questions ? "

Papon " Non, l’intendant régional de police avait le pouvoir sur les arrestations ou sur les plans de ramassage pour reprendre ce terme affreux. "

Le président Castagnède " Les pièces du dossier contredisent vos dires. En voici une, je vais la montrer à l'écran, il s’agit d’un télégramme de Paris demandant l’exécution immédiate et de procéder à l’internement des Juifs étrangers, lettons, allemands, autrichiens, hongrois, etc., de 16 à 65 ans. Le télégramme demande de les tenir informés, d’indiquer le nombre d'arrestations et de transférer les prisonniers à Drancy. Il est daté du 19 février 1943. En marge de ce télégramme, figure une note qui dit : " s’adresser au service des Israélites, sous couvert du secrétaire général ". Qu'est-ce que cela signifie exactement ? On doit se pencher sur le fichier, établir des listes, organiser les arrestations ? "

Papon bafouille.

Le président Castagnède " Cette archive a été conservée, il n'y a pas d’autres destinataires. Pourquoi lorsqu’il s’agit de mener à bien une rafle, des arrestations et le transport vers Drancy, se tourne-t-on vers le service des questions juives ? "

Papon " Je trouve le télégramme un peu sommaire ! Cela remonte à un demi-siècle et je ne me souviens pas de ce que je faisais ce 18 février 1943. " Puis il continue à s'empêtrer dans des explications douteuses.

Le président Castagnède " Quand on procède ainsi, le chef du KDS [Kommandeur der Sicherheitspolizei, la Gestapo] proteste et demande des comptes. Il n’en demeure pas moins que ce document prouve que le préfet régional s’en remet totalement à vous et au service des questions juives pour mener à bien la mission confiée. "

Papon " Je ne partage pas votre avis ".

Le président Castagnède " Papon, ce n’est pas un avis, c’est une question, le service des questions juives coordonne bien tous les actes relatifs à cet ordre ? "

Papon " Non, le service des questions juives est un simple facteur. "

Le président Castagnède " Si le service des questions juives était un simple facteur, cela ne se passerait pas comme cela. On aurait des instructions et des ordres venant d’ailleurs ! "

Papon " Je persiste à dire que Garat n’avait aucune autorité, je ne pense pas que ce télégramme implique la faculté pour Garat de donner des ordres à l’intendant régional de police. "

Le président Castagnède " Si on dit, il faut exécuter les ordres, et si on se retourne pour demander des compléments d’informations, c’est qu’on a bien reçu des instructions ? "

Papon continue de bafouiller, d'ergoter : " Le service des questions juives était une plate-forme. "

Le président Castagnède " Je ne m'intéresse pas au droit, ce qui m'intéresse maintenant, c’est de savoir qui a le pouvoir quotidiennement, quels sont les ordres donnés et qui les donne ? "

Papon " C’est le préfet ", et ça y est, c’est reparti, ce n’est pas moi, c’est les autres...

Le président Castagnède " Ce n’est pas cela que je regarde, ce que je veux savoir c’est comment cela fonctionne au jour le jour. Je prends un autre document, le chef de la sécurité le 24 novembre 1942 dit : " j’ai l’honneur de vous faire connaître qu’en vertu des instructions reçues de la préfecture, du service des questions juives, il y a lieu de transférer le nommé Ben Atoum ? "

Papon a une longue hésitation, dit n'importe quoi : " le service des questions juives était un facteur. "

Michel me glisse : " et des pièces comme ça, il y en a des dizaines. " Je lui dis : " Papon, il devait être aux toilettes quand la préfecture a reçu le télégramme... "

Le président Castagnède " Je dis bien que le service des questions juives donne des ordres à la police, personne ne le contredit, personne ne le conteste. Si la police exécute sans broncher un ordre sur un simple appel téléphonique, ce n’est pas une relation horizontale, c’est une relation verticale. Si vous persistez à dire cela, ce n’est pas la peine de continuer. "

Papon bafouille.

Le président Castagnède " Voici un autre document : un ordre d'arrestation du Juif Moïse Ezmann, signé Papon. Qui a téléphoné ? "

Papon " Je signais par délégation du préfet. "

Le président Castagnède " Vous parlez de l'ordre écrit, je ne vous parle pas de ça, mais le coup de téléphone qui le donnait ? "

Papon " ... "

Le président Castagnède " Je vais montrer le document. "

Le document est diffusé à l’écran, un huissier en donne un exemplaire à Papon.

Papon " C’est un ordre allemand. "

Le président Castagnède " Oui, bien sûr, mais qui téléphonait à la police pour donner les ordres ? "

Papon " ... "

Le président Castagnède " Un coup de téléphone suffit à mettre en branle la police bordelaise. Qui téléphone ? (...). Comprenez bien, Papon, j’enregistre vos réponses quand vous dites, je signais par délégation, ce n’est pas moi qui prenais la décision, mais les faits disent le contraire. Le 31 mai 1989, lors de vos interrogatoires, vous déclariez au juge instructeur que Duchon était le patron de la police, et vous dites aujourd’hui que sur ce plan-là, vous n’avez reçu aucune délégation de signature de Sabatier sur l’intendant régional de police. Alors pourquoi signer, si vous n’avez aucune délégation de signature ? "

Papon " Je confirme que je n’ai aucune délégation de signature, je signais dans ce cas après accord de Sabatier et au coup par coup. "

Le président Castagnède " C’est donc que vous aviez délégation de signature ! "

Papon " ... "

Le président Castagnède " Revenons au service des questions juives, il s’est trouvé étroitement lié aux mesures de police prises à l'encontre des Juifs. Revenons sur ce fameux document qui retranscrit la réunion pour organiser le couvre-feu. La réunion a lieu, on ne sait pas trop où : à la préfecture ? À la SEC [Section d’Enquête et de Contrôle] ? Cette réunion a pour objet d'organiser, à la demande des autorités allemandes, le couvre-feu. Elle a lieu le 20 février 1942. Y sont présents, Duchon, Fredou, Laroque, Beronneau et au milieu de cet aréopage de policiers, on trouve Garat. Que dit Garat ce jour-là ? Il veut être prévenu pour le contrôle et la mise à jour de ses fichiers, la veille de chaque opération. Cela montre bien le rôle du service des questions juives. Même si cette réunion a lieu avant votre arrivée, elle a perduré après vous. "

Papon " Avant Sabatier, il y a bien eu cette organisation, je pense qu’un même service ne peut à la fois réprimer et sauvegarder. Garat a reçu des instructions de ne pas mettre le doigt dans l'engrenage de la répression mais dans la sauvegarde. "

Quel terrible aveu pour quelqu’un qui n'arrive pas à justifier des prétendus sauvetages et que tout accable pour montrer son travail de répression !

Le président Castagnède " Ce que vous dites est en pleine contradiction avec les faits. Comment arrive l’ordre du service des questions juives. C’est un ordre téléphonique ? "

Papon " L'ordre arrive des Allemands, mais je n'élimine pas qu’il y ait eu un facteur dû à la pagaille. "

Le président Castagnède " Un certain nombre de documents prescrivent aux autorités de police, de se mettre en relation avec le service des questions juives pour organiser la déportation des Juifs. J’ai ici deux documents, le 24 août 1942, le chef de la police invite Techoueyres à se mettre en rapport avec Garat. Ce ne sont pas des documents nouveaux, vous les connaissez (il s’agit des documents relatifs aux quatre Juifs hongrois.).

Pour la rafle d'octobre 1942. On voit Garat se rendre à la police. Quand la police ne va pas à lui, c’est lui qui va à elle. Ce que je cherche à comprendre, c’est le rôle du service des questions juives ! Est-il une courroie de transmission ? "

Papon " Il s’agit du convoi d'août 1942. Sabatier envoie Garat à Paris. C’est à son retour, c’est parce qu’il s’est rendu à Paris qu’il envoie Garat. C’est pour cette raison. "

Le président Castagnède " Admettons, mais pour les quatre Juifs hongrois, quel pouvait être l'apport de Garat ? Pourquoi demande-t-on aux fonctionnaires de police de se mettre en rapport avec le service des questions juives, avec Garat pour convoyer deux Juifs hongrois ? "

Papon répond n'importe quoi.

Le président Castagnède " Que pouvez-vous nous dire de la présence à la préfecture de la Gironde, de Techoueyres qui était un commissaire de police ? "

Papon " Il venait dans le cabinet de Garat pour l'aider, je ne sais pas, je n’y étais pas. "

Le président Castagnède " Que faisait un commissaire de police dans le service des questions juives ? Avait-il un bureau à lui ? "

Papon " Absolument pas. "

Le président Castagnède " expliquez-moi alors cette note. Le secrétaire général des Landes téléphone le 5 juillet 1942. Techoueyres répond au téléphone, fait une note et un compte rendu de la conversation téléphonique. Cette note est dactylographiée et signée Techoueyres, commissaire de Police. Comment cela est-il possible ? "

Papon " Ce devait être un accident. "

Le président Castagnède " Vous dites que c’est un accident, je veux bien, mais comment un simple visiteur, puisque vous dites que c’est un accident, comment ce commissaire prend une machine à écrire, tape une note, la signe, surtout pour un appel du secrétaire général des Landes ? Ce commissaire semblait chez lui. Comment cela est-il possible, avait-il un bureau à la préfecture ? "

Papon " J’affirme qu’il n’avait pas de bureau ".

Michel me glisse, " Si, il avait un bureau au moins pendant trois mois, j’en suis sûr. "

Le président Castagnède cite alors le rapport d’un gendarme, un certain Joliot, qui fait part de certaines améliorations qu’il préconise pour assurer plus de sécurité pendant le convoiement des Juifs de Mérignac à Drancy. " Ce document est transmis à Chapel, qui le lui transmet au service des questions juives, pour qu’il voit avec les Allemands, comment mettre en œuvre les idées de ce gendarme. Pourquoi le cabinet du préfet, quand il reçoit un rapport, éprouve-t-il le besoin de passer par le service des questions juives ? "

Papon " Le service des questions juives assurait la liaison avec les Allemands, c’était devenu une habitude. "

Et ça continue ainsi, on traite de la sécurité des wagons, puis de la réorganisation du service des questions juives et de son rattachement au secrétaire général. Les mensonges de Papon sont ponctués par le président Castagnède : " J’avoue ne pas comprendre, les faits contredisent vos dires " etc.

Photo R. Baldet

Puis après une pause, arrive enfin Madame Hipolite.

Le président Castagnède " Avant de passer aux questions des différentes parties, je souhaite entendre le témoin. Je l’ai fait venir déjà à plusieurs reprises, aussi en vertu de mon pouvoir discrétionnaire, je vais l'entendre maintenant. "

Maître Varaut " N'y a-t-il pas d’autres personnes qui se sont signalées ? "

On a l’impression à son air que Varaut prépare un mauvais coup.

Le président Castagnède " Si, il y en a une autre, nous venons juste d'obtenir son adresse et je la ferai entendre. Et si elle ne peut pas venir, je lirai alors sa lettre. "

Le témoin entre.

Le président Castagnède " Vous avez été employée au service des questions juives. N'étant citée par aucune partie, je vous entends, non comme témoin, mais en vertu de mon pouvoir discrétionnaire. Vous n’avez pas à prêter serment. Mais je vous demande de respecter la solennité de la justice. "

Madame Christiane Hipolite, 73 ans domiciliée à Mérignac, retraitée.

Christiane Hipolitte " En 1942, j’avais 17 ans. J’ai été engagée au service des questions juives par Garat et Papon. Il va de soi que j'étais jeune et naïve et j'ignorais que mon travail aboutissait aux atrocités évoquées dans ce procès. En 1981, je me suis sentie coupable. Mais depuis, je suis venue assister au début du procès, c’est pourquoi je vous ai écrit. Je suis rentrée le 27 juillet. Le bureau est au deuxième étage et donnait cours du Chapeau Rouge. L'ancienne préfecture était un vrai labyrinthe . La majorité des gens entrait par la rue Esprit des Lois. Le service des Juifs était indiqué par une flèche en haut d’un petit escalier. Il y avait deux bureaux, celui de Monsieur Garat et celui de Madame Eychenne, son adjointe, et un autre bureau avec deux sténodactylos dont j’étais et deux rédactrices. Les bureaux donnaient cours du Chapeau Rouge, en face du commissariat aux questions juives. Le bureau de Garat était très actif. C’est quand j’ai écrit les mots Juifs - internement - convoi - Drancy que j’ai compris. Quelques temps après, on a changé de bureaux. Il y avait toujours deux bureaux, Garat et Madame Eychenne, et dans l'autre, nous étions deux sténodactylos, deux secrétaires et une personne chargée du fichier. Garat était très actif, on ignorait ce qui se passait. Je tapais des courriers pour l'aryanisation, courriers pour les administrateurs provisoires, courriers pour les autorités. C’est tout ce que je faisais. Venaient, dans le bureau de Garat, Dehan, Cortanzer. Je m’en souviens parce que, dans mon bureau, il faisait le pitre, mais les choses sérieuses se passaient dans le bureau de Garat. J’ai été trois ou quatre fois, au Château du Bouscat, porter des plis urgents et confidentiels. C’est un souvenir que j’ai du mal à effacer de ma mémoire. En le disant, ici devant cette cour, je pourrai peut-être l'effacer. Posez-moi des questions. J’ai fait aussi un troisième bureau à l'entresol. Au premier étage, il y avait les bureaux du directeur de cabinet et du secrétaire général et de Boucoiran.

Le président Castagnède " Vous souvenez-vous des rédactrices ? "

Christiane Hipolitte " Oui, Mesdames Gorge, Bonnecaze, Madame Abelain s’occupait du fichier. "

Le président Castagnède " Le service des questions juives était-il un service cloisonné ? "

Madame Hipolitte témoigne

de gauche à droite,

en haut : Klarsfeld, Lilti, Robert

en bas : Zaoui, Jakubowicz

Christiane Hipolitte " Oui, tout se passait dans le bureau de Garat. Les listes étaient tapées dans son bureau. Il était chez Papon ou Techoueyres qui avait, si je me souviens, bien un bureau à la préfecture. J'étais naïve, personne ne m’a aidée à comprendre ce que je faisais, sinon je ne l'aurais pas fait."

Le président Castagnède " Vous êtes restée jusqu’à quelle date ? "

Christiane Hipolitte " 1944, quand Dubarry est arrivé comme chef de service. Je ne l’ai pas connu, je l’ai connu que comme secrétaire de Papon. J’ai quitté la préfecture en mars 1945, puis j’ai été au commissariat de la république. "

Le président Castagnède " Vous n’avez pas eu Dubarry comme chef de service ? "

Christiane Hipolitte " J’ai retrouvé des courriers que j’avais tapés dans le livre de Serge Klarsfeld. "

Le président Castagnède " Quand vous avez décrit les bureaux, ça prouve ce que Garat disait. Quand vous avez parlé des bureaux du directeur de cabinet et du secrétaire général, vous avez parlé d’un bureau pour Monsieur Techoueyres. "

Christiane Hipolitte " Oui, il se trouvait là. "

Le président Castagnède " Où était-il exactement ? "

Christiane Hipolitte " Je ne saurais le dire. "

Le président Castagnède " A quel étage ? "

Christiane Hipolitte " Au premier étage, à côté du cabinet du préfet. "

Le président Castagnède " Vous êtes absolument certaine ? C’est un point très important. "

Christiane Hipolitte " Oui, certaine. "

Alors qui ment ? Papon et Varaut qui ont le droit de tout dire, même de mentir ou le témoin qui a prêté serment ?

Le président Castagnède " L'installation de Techoueyres était-elle durable ? "

Christiane Hipolitte " Elle a duré de 1942 - 1943. "

Le président Castagnède " Le bureau de Techoueyres n'était pas au même étage que celui du service des questions juives ? "

Christiane Hipolitte " Non, il était à côté des bureaux de secrétaire général et du directeur de cabinet. "

Le président Castagnède " Avez-vous autre chose à dire ? "

Christiane Hipolitte " J'ignorais tout de ce que je faisais, le contenu des lettres que je portais aux Allemands. "

Le président Castagnède " Qu’est ce qui vous a retenu de parler plus tôt ? "

Christiane Hipolitte " En 1981, j’étais chez des amis, je leur ai dit : " oui, j’ai connu ça ". Ils m'ont dit : " oh la la , surtout il ne faut pas en parler. Il ne faut rien dire ". Je suis venue au début du procès et c’est là que j’ai décidé de parler, c’était un devoir de mémoire en quelque sorte. "

Christiane Hipolitte continue à être interrogée, mais cela ne donne pas grand chose. A un moment, Varaut s’en prend méchamment à elle, l'accuse d’être une " vendue ", il est repris par Maître Boulanger qui lui dit que lui ou Papon ont bien reçu Bergès en début d’année pendant plus de dix-huit heures et que le fait de publier les livres de Bergès comment appelle-t-il cela ? A un autre moment, Maître Varaut cite un document de la procédure annulée et se fait reprendre comme d’habitude par nos avocats, ce coup-ci Boulanger et Levy, qui lui reprochent une attitude indigne, et l’accusent d’utiliser des procédés odieux et indignes d’un avocat, lui, le donneur de leçons, lui le moralisateur, lui l’ancien chargé de mission auprès du ministre de la Justice et il se fait reprendre comme un gamin par le président Castagnède. Son visage devient alors tout rouge comme un enfant pris en faute, il bégaye un " oui, Monsieur le Président je ne le referai plus ".

Programme du 5 décembre : poursuite de l'étude du fonctionnement du service des questions juives.


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Page mise à jour le 14 octobre, 2002

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