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Radio Londres BBC, 1942-1944
21 heures - 22 heures
LES FRANÇAIS PARLENT AUX FRANÇAIS
Courrier des femmes
Jacques Brunitis
La France a faim
Brunius : Comment ne pas lire
sans en être bouleversé les lignes que vous allez entendre, qu'une Lyonnaise écrivait
le 26 avril dernier :
Femme : " Ce soir, nous sommes déprimées, alors, pour ne pas chanter notre
douleur, nous écrivons. Nous n'avons eu pas grand-chose à manger et nous ne savons quoi
faire à dîner pour demain. Pourra-t-il encore exister un jour où nous pourrons manger
à notre faim ?
" Les pauvres gosses, c'est triste
quand ils vous disent qu'ils ont faim et que l'on ne peut rien leur donner. Quelle drôle
de civilisation, pour la cupidité de certains, affamer le monde entier ! Quelle
responsabilité ces ogres auront-ils devant Dieu? (... )
" Nous avons tous l'air d'affamés,
joues creuses, fesses plates. Nous n'arrivons jamais à la fin du mois avec nos tickets de
pain. Nous avons entamé nos cartes du mois de mai : n'ayant souvent que peu à manger,
nous nous rattrapons sur le pain. La viande nous en avons si peu, 180 grammes par semaine,
et le plus dur, pas de vin - au restaurant 1e soir, chacun sa bouteille d'eau
jamais je n'aurais pensé voir sombrer la France dans la tempérance. Chacun
gémit ! que vous alliez au marché, il n'y a que des queues pour les épinards, on
vous pèse tous les radis avec les feuilles, les choux-fleurs avec les côtes et les
feuilles ; on mange tout ça. On est devenu lapin, on rumine comme des vaches. Malgré
tout, nous avons du courage et espérons en des jours meilleurs. "
Brunius : Ce sont les femmes françaises qui vivent et écrivent aujourd'hui
l'histoire de la faim en France. Ecoutez cette Bretonne qui nous écrit de Paris :
Femme : "La vie dans les villes est très dure. Dans les couloirs du métro,
souvent de pauvres gens mendient non de l'argent, mais des tickets de pain... Les boches,
qui ont de l'essence, vont acheter à des prix très élevés le beurre, les ufs, le
porc... Le système du " troc " sévit aussi. Si vous n'avez qu'un bon de
chaussures, vous n'en trouvez pas ; mais, si vous pouvez l'appuyer d'un kilo de beurre, ou
de farine, vous trouverez... "
Brunius : De Paris encore notre amie " la Faubourienne " nous écrit :
Femme : " Quelle misère est la nôtre, que de malheureux, de pauvres gens
sous-alimentés, peu ou pas chauffés et affamés ! Les boulangers voient chaque jour un
nombre considérable d'enfants, de vieillards, de jeunes gens leur demander du pain sans
tickets, car ils n'en ont plus. Quel crève-cur quotidien est le leur, ne pas
pouvoir donner du pain, car ils n'auraient plus assez de farine s'ils donnaient à chacun.
Les fausses cartes sont refusées par les syndicats et ne comptent pas, étant déduites
s'il s'en trouve dans la livraison. C'est vraiment épouvantable, jamais je n'aurais pu
imaginer une telle détresse, car tout est à l'avenant, il ne reste plus rien.
"
2ème lettre
: Les enfants, les vieillards sont les plus touchés et la mortalité est
énorme parmi eux. Une pauvre mère hier "à la queue" me disait : "Le
docteur m'a dit que mon enfant faisait du rachitisme et qu'il avait besoin d'une bonne
alimentation" - 0 ironie La brave femme lui a répondu : " Donnez-moi de
bons biftecks et je vous garantis qu'il ne sera plus malade. "
Brunius : Soumises à tous les tourments de cette misère, depuis la queue aux portes
des boutiques jusqu'aux soins aux enfants, c'est miracle que les femmes ne se découragent
pas.
Le plus souvent c'est de l'impatience
qu'elles manifestent, comme notre amie Balsamine, la Lorraine, qui nous dit :
Femme : " Ne nous oubliez pas! Demandez-nous quelque chose ! C'est le seul
chagrin que nous avons, d'être là en simples spectateurs, tandis que d'autres risquent
leur vie à chaque instant. "
Brunius : Mais, plus encore que l'impatience, c'est la colère contre ceux qui
profitent de la misère qu'exprime, dans une lettre de Frontignan, celle de nos amies qui
signe : Une Française meurtrie, une chrétienne indignée :
Femme : " Des collaborateurs : un petit nombre chez nous. Des cagoulards qui,
sur certaines directives, ont vu ainsi leur coup de pied donné à la République,
atteindre son but et quelques marchands de vin qui, ayant vendu aux boches leurs
marchandises 10 à 20 fois sa valeur, ont ainsi réalisé des bénéfices colossaux et
peuvent à loisir faire du marché noir, ce qui leur permet de manger à satiété, alors
que les autres en sont réduits à la portion congrue.
Pensons bien qu'après la guerre, il sera
demandé un compte rigoureux de ces fortunes échafaudées sur le désastre de notre
pauvre Ftance et que justice sera faite à ceux qui, en adorateurs du veau d'or, sont
devenus traîtres à leur patrie et à l'honneur. "
Brunius : Impatience ou colère, mais pas d'abattement ( ... ) C'est de Lyon encore
que vient cette lettre signée de sept employées de bureau le 1" mai.
Femme : "Les signataires de ce mot ne sont que des femmes, il y a même des
jeunes filles, mais, toutes, nous sommes animées de la même espérance et de la même
haine contre l'envahis[ seur, toutes nous avons été de coeur aveô vous dans ce soir du
1" mai, tellement émouvant et tellement solennel. Nous en sommes punies comme des
gosses à l'école, on nous prive un peu plus de nourriture, mais qu'importe, ils ont
eu la graisse, ils n'auront pas la peau. "
Brunius : Cette formule si frappante " Ils ont eu la graisse, mais ils n'auront
pas la peau ", cette formule triviale et héroïque, je l'ai retrouvée, à ma grande
surprise, dans une autre lettre, venue de Limoges celle-là, écrite en mars. " Ils
auront la graisse, mais ils n'auront pas la peau. " C'est la devise qui résume
l'attitude de toutes ces femmes françaises obstinées, irréductibles malgré les
souffrances, dont vous avez entendu les lettres ( ... ).
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