Lettre à Romain de Odette-Anna Toulet

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« Le petit enfant jouait à la bobine. C'est connu. Il avait dix-huit mois et pour apprivoiser les absences de sa mère, il jetait au loin la bobine retenue par une ficelle attachée aux barreaux de son lit, puis il la ramenait. La bobine, c'était la mère qu'il pouvait envoyer au loin ou ramener à lui, selon son gré. La bobine lui permettait d'imaginer qu'il avait prise sur la situation. Il était trop jeune pour avoir déjà appris qu'être soumis à la loi du langage, c'est cesser de jouer à la bobine.

La bobine est devenue yoyo, mais le principe reste le même. Jouer au yoyo c'est toujours, quand la mère perdue de vue ou trop en vue, doit laisser la place à la parole du père ou de ses représentants, imaginer avoir prise sur une situation, même quand on a passé l'âge.

Maurice PAPON, jugé pour avoir envoyé 1560 personnes à Auschwitz, tient en mains le yoyo de son procès. En distribuant des bonnes ou des mauvaises notes, selon son humeur, aux magistrats et aux avocats, en refaisant les règles du jeu, en ayant des problèmes de santé chaque fois qu'on va aborder un point qui le met en difficulté, etc...

Qui a attaché la ficelle aux barreaux des représentations ? L'opinion commune qui voudrait que la femme de César -et donc par extension un ancien ministre de la République- soit au-dessus de tout soupçon ? Le système juridique lui-même ? Même si on sait bien... mais quand même... Même si, dans le seul cadre de ce procès, deux cent vingt enfants ont été à tout jamais empêchés de jouer à la bobine ou au yoyo, ainsi que les enfants qui n'auront jamais été conçus par des hommes et des femmes envoyés à Auschwitz. Même si la France de Vichy a collaboré à une entreprise qui, un temps, est venue substituer au principe de filiation et de succession des générations, celui de la différenciation des races.

Va-t-on laisser longtemps le yoyo confisqué dans la main, parfois crispée, d'un vieillard ? »

Odette TOULET
Psychanalyste
17 novembre 1997 :
Lettre ouverte à Romain à l'occasion de son anniversaire de 9 ans.

Il s'appelait Marcel LIPSCHITZ. Il avait 10 ans. Il était parti de Drancy pour Auschwitz-Birkenau, le 20 janvier 1944, dans le convoi n° 66.

Il habitait Libourne, cours Victor-Hugo et il allait à l'école comme tous les petits enfants de son âge. Quand les Allemands ont envahi la France, il habitait Nancy, en Lorraine. Au moment de la défaite de 1940, sa famille a dû partir, parce que les Juifs n'avaient plus le droit de vivre dans l'Est de la France. C'est ainsi qu'il est arrivé, à Libourne.

Une nuit -probablement début janvier 1944- des gendarmes français sont venus le chercher et l'ont emmené, avec sa famille, au camp de Mérignac. Quelques jours plus tard, on les a fait partir, enchaînés, pour le camp de Drancy, près de Paris. Quelques jours plus tard, ils partirent cette fois pour Auschwitz-Birkenau. Ils ne sont jamais revenus.

Parce qu'elles savent qu'on n'est pas tout à fait mort tant qu'il y a quelqu'un pour dire son nom, les parties civiles du procès PAPON on voulu que l'on se souvienne, ce mercredi matin 8 octobre, de 107 enfants pour lesquels il avait été possible de fabriquer une pancarte, en écrivant leur nom. 107 pancartes, avec 107 noms d'enfants. Il en est parti plus de deux cents de Bordeaux. Ils étaient plus d'un million d'enfants à mourir parce qu'ils étaient juifs. D'autres enfants sont morts parce qu'ils étaient tziganes. Tous, au nom de théories raciales inexactes et parce qu'il peut arriver que la haine de l'autre devienne quelque chose d'incontrôlable si aucune voix ne s'élève assez fort pour dire -comme aujourd'hui en Algérie où l'on tue aussi des écoliers- ça suffit.

Quand Maurice PAPON a envoyé ces enfants à Auschwitz, il ne pouvait ignorer ce que l'enfant de sept-huit ans que j'étais, savait. Il suffisait d'écouter clandestinement -parce que, dans notre pays occupé par les Allemands, c'était défendu par les autorités de Vichy-, il suffisait d'écouter, comme mes parents faisaient, Radio-Londres, pour savoir qu'ils ne reviendraient jamais de ce lieu au nom imprononçable : Auschwitz, où on les envoyait. Les enfants qui attendaient le départ à Drancy, eux, ils « savaient ». Ils savaient qu'ils allaient vers un endroit terrible. Et pour apprivoiser la peur, ils avaient appelé le lieu de leur destination : Pitchi-Poï. Pitchi-Poï ou la Shoah des enfants. Shoah signifie en hébreu, catastrophe, destruction, anéantissement. Pitchi-Poï, un nom qui pétillait de vie et qu'il ne faudrait pas non plus oublier.

Marcel LIPSCHITZ ne mourra pas tout à fait si tu te rappelles de son nom et si les enfants des écoles de Libourne se rappelait aussi de son nom. Marcel LIPSCHITZ ne mourra pas tout à fait s'il t'accompagne dans un coin de ton coeur. Et plus tard, quand tu l'auras oublié, il vivra dans tes choix d'homme. Il pourra t'arriver alors de te souvenir de lui, comme je me souviens de ces enfants que je ne connaissais pas, mais dont mes parents me parlaient. Le souvenir, disait le poète argentin Luis BORGES, c'est la mémoire de l'oubli.

Odette-Anna TOULET
Bordeaux, le 9 octobre 1997

 

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