Chronique du 27 janvier 1998
A la mémoire du Docteur Schinazi, le médecin du peuple
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Maître Varaut entame l'audience « Je souhaite déposer une
pièce, il s'agit d'un livre d'A. Frossard » en réponse aux dépôts de pièce de
Maître Levy de la veille. Maître Varaut se plaint que Maître Levy se répète, re
dépose ou relise plusieurs fois les mêmes pièces. Déclare que si Papon a lu un tract
de l'humanité, c'est surréaliste. Il y reva de son couplet anti communiste. « Pourquoi
« L'humanité » ou « Le Franc Tireur » n'ont jamais évoqué l'extermination pendant
la guerre ? Parfois on savait, mais on ne croyait pas . » Il rajoute que si l'Angleterre
avait su, les alliés auraient bombardé les chambres à gaz ou aurait dit qu'ils
bombardaient Dresdes en représailles des chambres à gaz. Puis déclare de façon assez
surprenante que s'il y avait un autre procès pour crime contre l'humanité, il serait du
côté des parties civiles. Puis Maître Varaut lit le texte de Frossard.
[ Ici, image du texte de Frossard ]
Maître Lévy
[ ici croquis d'audience ]
« Suite aux questions posées hier, je dépose un certain nombre de pièces, des tracts
du journal « J'accuse » »
Maître Varaut
[ ici croquis d'audience ]
« Déjà déposés »
Maître Levy continue à déposer et à citer des documents d'époque de « Notre Voix »
et enfin répond à l'interrogation de Maître Varaut « Si Maître Varaut cherche à
rejoindre le rang des parties civiles, c'est qu'il tente à titre personnel de s'excuser
d'être avocat de la défense dans ce procès, mais il est bien au rang de la défense. »
Maître Jakubowitz
[ ici croquis d'audience ]
« Depuis 1942, vous avez vu partir des enfants, des vieillards, des femmes, mais surtout
des enfants seuls, depuis 1942 il y en a eu beaucoup. Vous êtes-vous jamais inquiété de
leur sort ? »
Papon
[ ici croquis d'audience ]
« Tout à fait »
Maître Jakubowitz « Sous quelle forme ? C'est un fait nouveau, en 15 ans de procédure,
vous n'en avez jamais parlé ? Comment expliquez-vous cela ? »
Papon « Garat et Dubarry ont essayé, on leur a dit qu'ils étaient partis en Allemagne
de l'Est. »
Maître Jakubowitz « Pour faire un lien avec les propos de Maître Varaut, je connais
bien le dossier de Lyon, à la baraque aux juifs il n'y a n'a jamais eu de femmes ni
d'enfants. Ce que dit Frossard n'a rien à voir. Vous avez toujours cru que les enfants et
les vieillards partaient en camp de travail ? »
Papon « C'est ce que disait la propagande nazie. »
Maître Jakubowitz « En 1942, je veux bien, mais en 1943, vous restez toujours sur la
même position. »
Maître Zaoui
veut évoquer le cas de l'UGIF, malgré l'absence du grand Rabbin
Sitruk, il demande au président Castagnède s'il peut poser des questions à Papon,
Maître Varaut s'y oppose, « On est déjà revenu hier sur des points déjà traités...
»
Maître Zaoui « Le code de procédure pénal permet de revenir en arrière... »
Maître Varaut « Le code pénal, oui mais la loyauté non. »
Le président Castagnède intervient " De toute façon, s'il y a eu décalage, on a
pas décalé les thèmes. »
Maître Zaoui pose ses questions sur l'UGIF, se dit surpris par une déclaration de Papon
qui a dit « Il faut identifier et connaître l'UGIF » d'autant que Papon a été
l'auteur de notes à ce sujet quand il était au ministère de l'intérieur. « Vous
connaissez donc bien le sujet, je souhaite avoir votre regard sur l'UGIF ? »
Papon répond en faisant part de son expérience à Bordeaux, il n'a connu l'UGIF qu'à
travers le grand Rabbin Cohen et plus tard avec madame Ferreyra.
Puis Maître Zaoui reprend des propos de Papon, celui-ci a déclaré que les juifs
s'occupaient du triage, « Pour vous, les juifs sont responsables de la déportation des
juifs ? »
Papon « C'est ce que Garat a déclaré à son retour de Drancy. Mais à Bordeaux, cela ne
s'est pas passé comme ça. »
Maître Zaoui « Estimez-vous que les juifs sont responsables de leur propre déportation
? »
Papon « Naturellement, non. »
Maître Zaoui « Mais ce sont vos propres paroles. »
Papon « Oui, mais sur Drancy, il est évident que les juifs ont été victimes de Vichy
et des allemands de manière secondaire et militaire. Mais je reconnais que le choix de
faire choisir les juifs par d'autres juifs est indigne. »
Maître Zaoui « Nous prenons acte de votre réponse. Vous ne soutenez plus que ce sont
les juifs qui sont responsables de la déportation des juifs. Vous dites plus tard que
l'administration n'est pas responsable de la déportation des juifs... »
Papon « Je suis fier de la représenter ici, seul peut-être, l'administration n'est pas
responsable de la déportation géographique. »
Maître Zaoui « Vous ne reconnaissez pas que l'adm est complice de la déportation, des
arrestations, des séquestrations et des internements entre Mérignac et Drancy ? »
Papon « Non, ce n'est pas l'administration, mais qui appelez-vous l'administration ? »
Maître Zaoui « C'est à vous de le dire. »
Papon « Ce n'est pas l'administration, l'administration ce n'est pas la police, ce n'est
pas la gendarmerie. »
Maître Zaoui « Mais alors, c'est qui l'administration si ce n'est pas la police, si ce
n'est pas la gendarmerie, ce sont les bureaucrates ? »
Papon « Non, ce ne sont pas les bureaucrates.... »
Maître Zaoui « Votre réponse ne peut pas satisfaire intellectuellement les parties
civiles il y a eu des déportations, des séquestrations, des internements des
convoiements faits par la police et la gendarmerie. Alors qui sont ces bureaucrates qui
ont agi mais qui d'après vous, ne sont pas responsables. »
Papon « Ce que vous dites, c'est tout à fait mon avis. »
Maître Zaoui « Qui est cette administration, une fois elle est responsable, une autre
fois, elle n'est pas responsable, vous dites pourtant, on sauve, on aide, même si vous
n'en apportez aucune preuve. Donc d'après vous l'administration n'est responsable de
rien. L'accusé peut mentir c'est son droit, la cour appréciera. »
Papon « La cour appréciera aussi les autres pays d'Europe, les administrations n'ont
rien fait et il y a eu plus de razzias. »
Maître Zaoui « Lorsque nous avons parlé des accords Oberg Bousquet, vous avez reconnu
les francs - maçons, les juifs, les communistes et les gaullistes sont nos ennemis
communs... »
Maître Varaut rugit hors de sa cage, il s'emporte « Non ce n'est pas ce qu'a dit Papon
», il se montre très violent. Rouge comme une tomate.
Maître Zaoui « Je commence à comprendre votre tactique, chaque fois, que Papon est en
difficulté, vous créez un incident... » La polémique continue entre Maîtres Varaut et
Zaoui. En tout cas, Maître Zaoui a raison, Papon a eu le temps de souffler de reprendre
ses esprits. Varaut que ce soit volontaire ou non a réussi à casser l'effet Zaoui...
Papon « J'ai l'habitude depuis trois mois et demi d'entendre Maître Zaoui parler pour
moi, de penser pour moi, si cela doit continuer, s'il persiste à agir ainsi, alors je
dirai que c'est de la déloyauté et la déloyauté est mal venue dans un temple comme
celui-ci. Je veux élever les débats » - « Fallait-il rester ou partir ? » - «
Fallait-il déserter ou se battre ? » - Il faudrait savoir si vous me reprochez
d'intervenir ou de ne pas intervenir ? »
Le président Castagnède " Il n'y a pas contradiction quand vous dites que
l'administration était là pour adoucir et sauver, il est donc naturel qu'on vous
reproche de ne pas en avoir fait assez. C'est naturel, c'est la suite logique de vos
déclarations. »
Maître Zaoui « La cour et les jurés se souviennent parfaitement de vos déclarations.
Les jurés prennent des notes heureusement. La vérité jaillit parfois de votre bouche et
vous voulez revenir dessus. Parmi les corps constitués, il y a la police,
l'administration et les bureaucrates. Ce sont les bureaucrates qui ont tout organisé. Ils
ont joué un rôle complet et terrible sur la déportation des 1560 Juifs de Bordeaux. »
Papon « Montrez moi une seule signature de Papon ! »
Maître Favreau « Nous sommes en 1943, Garat est parti et un nouveau responsables lui a
succédé, Dubarry. Garat est mort en 1976 et ne s'est jamais exprimé. En revanche,
Dubarry lui a été entendu en tant que témoin en prêtant serment, et cela est très
important. Il n'est pas obligé de mentir pour sauver sa peau, il apporte des faits
précis, le 8 avril 1947, il déclare « quand Garat quitte le service des questions
juives, le secrétaire général s'est réservé cette question et c'est de cette manière
que j'ai été amené à connaître les faits (...) Donc à partir d'août 1943, Dubarry
parle de vous, il ne parle pas de Sabatier. Vous êtes d'accord ou est-ce erroné ? »
Papon « Je répondrai tout à l'heure. »
Maître Favreau « Vous avez raison d'attendre, Dubarry continue en 1949, « Je me suis
occupé du service des questions juives en 1942, pendant 4 mois » c'était avant votre
arrivée. « Et d'octobre 1943 à la fin de la guerre, j'étais placé sous l'autorité de
Papon. » Vous êtes d'accord ? »
Papon « Je répondrai tout à l'heure. »
Maître Favreau « Autre témoin, madame Gorge, elle travaille le jour au service des
questions juives et la nuit elle est artiste lyrique au grand théâtre (...) Elle a dit
ceci « Si on avait tous les certificats, ils étaient automatiquement, je lis bien
automatiquement déclarés non juifs, sinon, ils étaient contraints à appliquer le
statut. » Dubarry sur la même question dit « C'est la préfecture qui assurait ce
service et définissait qui était juif ou non juif »
Papon « Vous avez terminé ? »
Maître Favreau « Oui »
Papon à son habitude enrobe, évoque Garat le besoin qu'il avait de changer d'air,
répond à côté, attaque la bâtonnier Favreau, l'accuse d'émettre des hypothèses et
des allusions...
Maître Favreau « Il n'y avait aucune allusion ni aucun sous entendu dans ma question je
dis simplement que Dubarry indique clairement et plus précisément que vous que le
secrétaire général s'était réservé les questions juives et qu'il a travaillé sous
vos ordres. Ce qui enlève clairement toute l'autonomie que vous semblez lui attribuer. »
Papon « Je conteste l'interprétation de Maître Favreau.... »
Maître Favreau « Ce n'est pas mon interprétation, je lis des dépositions... » Etc.,
Etc. Le débat stérile continue, je m'entends je dis que le débat est stérile, parce
que rien ne déboulonne Papon de son système de défense... A un moment, le président
Castagnède a une note d'humour, cela lui arrive de temps en temps. Favreau désire
aborder les relations entre le commissariat aux questions juives et la SEC et la
préfecture, il déclare alors « Si vous souhaitez aborder les frictions entre le
commissariat aux questions juives et la SEC, il faudra attendre quelques jours, on est en
avance, il faudra attendre un jour ou deux. Mais pour une fois qu'on est en avance... »
Maître Varaut s'en prend encore à Maître Favreau, le coupe, le ton monte, le président
Castagnède s'énerve. Le ton se calme, mais pas pour longtemps, quand Maître Klarsfeld
intervient Varaut le coupe à nouveau et le président lui intime l'ordre de ne plus
couper la parole et lui demande de façon très stricte de ne plus intervenir à tout bout
de champ. On entendra plus Varaut. Maître Klarsfeld cite le cas de la préfecture de
Limoges qui en 1943 refuse de donner aux allemands le fichier des juifs français au SIPO
SD. Il cite aussi Bousquet qui refuse à Knochen de livrer des juifs français prétextant
que « ce n'est pas un crime que d'être israélite français » et que finalement, il n'y
a eu que deux cas en France, où la préfecture a arrêté des juifs français Rouen et
Bordeaux. A Rouen, le préfet a été fusillé à la libération. Puis Klarsfeld cite un
article en première page de « La Petite Gironde » qui parle clairement de
l'extermination des juifs d'Europe. « Si comme l'a dit Varaut il y avait une chance sur
un million que Papon lise le tract de l'humanité, il y avait une chance sur un million
que Papon ne lise pas cet article de « La Petite Gironde ». Maître Blet intervient
ensuite il rappelle que Papon a mis tout à l'heure au défi les parties civiles de citer
une seule de ses signatures. Il en cite trois rien que sur cette période. Un ordre
d'arrestation de juifs grecs, un ordre de réquisition de la gendarmerie, ces pièces sont
dans le texte de Bergès que la défense a elle-même versé. Ils sont donc
incontestables. Puis Maître Blet démontre que l'inaction est un crime. Quand on ne fait
rien pour sortir des gens de Mérignac, c'est un crime. Puis lors de sa dernière question
Maître Blet est interrompu par le président Castagnède « Ce n'est pas une question,
vous êtes sur le fond. »
Maître Blet « Je réponds à l'accusé »
Le président Castagnède " C'est un comble, les parties civiles répondent aux
questions de l'accusé. »
Après la pause, intervient Samuel Schinazi, 76 ans.
Le président Castagnède " Vous êtes partie civile aussi bien pour les faits
reprochés à l'accusé concernant votre père [Sabatino Schinazi, né le 28 juin 1893 à
Mehalla ] et pour votre frère [Daniel Schinazi, né le 28 jan 1924 ]. Aujourd'hui nous
n'aborderons que les faits concernant votre père, nous verrons plus tard l'évasion de
votre frère. »
Samuel Schinazi
[ ici croquis d'audience ]
« Je voudrais d'abord dire que madame Schinazi n'a jamais cessé d'essayer d'agir entre
l'arrestation et la déportation de mon père, elle s'est battue avec le courage du
désespoir auprès de la préfecture et des autorités allemandes qui lui ont dit « votre
mari a été arrêté par les services de la préfecture de la gironde, pas par les
allemands ». Quand mon père a été arrêté par les gendarmes français à son
domicile, puis conduit à Mérignac. J'ai eu l'occasion de voir mon père à Mérignac.
J'ai été arrêté en mars, mon père en juillet. Contrairement aux dires de Papon, il
régnait au camp des conditions difficiles, c'était la misère noire, malgré tout les
gens restaient dignes et courageux. Et en sept octobre 1942 deux juifs allemands sont
arrivés au camp, ils nous ont alors dit « En allemagne, il se passe des choses terribles
» on en parlait avec le réseau, mais pas à tout le monde pour ne pas effrayer les gens.
Mais tout le monde savait que quand on partait pour l'Allemagne, on serait exterminé.
Tout le monde en avait le sentiment, c'est d'autant plus vrai qu'on envoyait des enfants,
des femmes, des vieillards, ils ne pouvaient pas aller dans des camps de travail. Il
régnait au camp des conditions insalubres, et mon père qui était médecin intervenait
souvent pour soigner les gens. On avait recours au services de mon père parce qu'il n'y
avait pas de servcices sanitaires. Dans ce camp, on était gardé par des brutes, il n'y
avait pas de dialogue, ils étaient prets à tirer sur nous, je me souviens d'un type,
Covidou, le chef des gardiens, et de Rousseau, le directeur du camp. Nous n'avions aucun
rapport. Pendant cette période, ma mère est venue s'installer à Mérignac, elle a
déménagé dans une maison pour être à côté de lui. Je reviens au début, ma mère,
elle est intervenue de nombreuses fois pour libérer mon père. Elle m'a dit, elle était
retournée voir les allemands, ils étaient prêts à le libérer, comme le montre la
liste des neuf noms, Doberschultz voulait le libérer. J'insiste sur le fait que nous
savions qu'en Allemagne, il y avait des massacres des juifs, je suis témoin. J'ai été
quinze mois à Mérignac, tout le monde s'en doutait. Les allemands ont dit à ma mère,
ce n'est pas de notre ressort, c'est la préfecture de la Gironde et la gendarmerie qui
l'ont arrêté. Mon père a été l'élève du professeur Gentès, c'était un élève
brillant en médecine et dans sa profession, dévoué par ses sacrifices pour sa
clientèle.
Le président Castagnède " Je veux vous demander la période pour laquelle, vous
avez été vous même interné à Mérignac, la cour n'est pas saisie [ Samuel a été
arrêté avant l'arrivée de Papon ]. Le 13 mars 1942, il y a une note de transfert de
Ponsot, c'est en mars 1942, que vous arrivez au camp de concenration de Mérignac Avant,
vous étiez au fort du Hâ »
Samuel Schinazi « Depuis octobre 1941. »
Le président Castagnède " Ces faits sont antérieurs à l'arrivée de Papon, et la
cour n'en est pas saisie. J'ai une deuxième pièce, du 13 avril 1943, Rousseau s'adresse
à Garat, Objet : Transfert aux autorités allemandes, en date du 25 mars, vous êtes
remis aux allemands. Que vous est-il arrivé après ? »
Samuel Schinazi « J'ai été conduit au fort du hâ, 6 mois au secret pour faits de
résistance, d'octobre 1941 à mars 1942. Je suis transféré à Mérignac. Puis de
nouveau au fort du Hâ et là vers Compiègne pour être déporté vers Buc. [ Michel me
glisse, et il s'est évadé du train. ] »
Le président Castagnède " Pour ce qui nous concerne, de Mars 1942 à Avril 1943,
quand dans les documents, on dit Schinazi père et fils, c'est vous le fils. »
Samuel Schinazi « Oui, je veux ajouter ceci, ma mère a eu un contact avec Papon pour
essayer de libérer mon père, quand mon père a été déporté, elle s'est de nouveau
rendu au service des questions juives à la préfecture, et là je ne sais pas qui elle a
vu, mais on l'a menacé « si vous revenez, c'est vous qu'on arrêtera et déportera, vous
et vos enfants, on a tous les noms. »
Le président Castagnède " Je fais un petit retour en arrière, le 22 octobre 1942,
votre père et vous êtes conservés au camp. Il y aussi la soeur de Michel Slitinsky.
Avez-vous le souvenir des raisons, pourquoi ? »
Samuel Schinazi « Je croyais, on en a parlé après, mon père était libérable, mais,
moi, non, on avait trop de grief contre moi. Je n'étais pas arrêté comme juif. J'ai
été denoncé par une personne et condamné aux travaux forcés. Plus tard, ma mère nous
a dit « ton père est libérable », moi je ne l'aurai jamais été. »
Le président Castagnède " Mais les raisons de votre maintien, votre père est
déporté racial vous êtes résistant. »
Samuel Schinazi « Moi, j'ai été arrêté par la Gestapo, j'ai été surpris d'aller à
Mérignac, la plupart d'entre nous étions arrêtés et conduit au fort du Hâ pour être
fusillé. Après avoir été conduit à Mérignac, ils ont dû se souvenir de moi, c'est
pour cela que j'ai été remis au fort du Hâ et de là à Compiègne et Buc . »
Le président Castagnède " C'est à l'occasion de ce séjour, que vous avez appris,
de la bouche même de deux juifs allemands »
Samuel Schinazi « Oui, aujourd'hui j'ai oublié leur nom, l'un d'eux était le fils d'un
directeur d'un grand magasin et l'autre était musicien. Quand ils ont fui l'Allemagne,
ils nous ont dit ça, il y avait beaucoup de peur, on était très réservés et on ne l'a
dit qu'à un petit nombre de gens. Mais je suis affirmatif, je l'ai vécu, tout le monde
savait, on ignorait la solution finale, mais on savait que la mort était certaine. »
Le président Castagnède " Je relis votre déposition. » quand il a terminé « Ca
c'est quand même, la solution finale si vous ne dites pas le mot, les termes que vous
utilisez le disent. »
Samuel Schinazi « Je veux ajouter quelque chose sur Papon, on savait que la
responsabilité des déportations et de l'organisation des convois venait de la
préfecture. On avait assez d'informations, on savait que les services de Papon
organisaient les convois. »
Le président Castagnède " Vous dites que les internés connaissaient la part prise
par la préfecture ? »
Samuel Schinazi « Oui, absolument, les internés redoutaient les allemands mais
d'avantage encore on redoutait les français, les fonctionnaires et les services de Papon.
»
Le président Castagnède " Vous savez que vous êtes en contradiction avec d'autres
témoins ? »
Samuel Schinazi « Alors, je vais vous prouver le contraire. Ma mère a toujours dit que
les gens qu'elle voyait à la préfecture, elle savait bien les gens qui faisaient ça.
Les autorités allemandes le lui ont dit. Et elle nous l'a dit. »
Le président Castagnède " Vous savez la déposition de votre mère lors du procès
Dehan pour trahison et atteinte à la sécurité intérieure de l'état. elle dépose sous
serment « Mon fils a été arrêté pour faits de résistance, il était porteur d'armes
et de tracts » Elle raconte l'évasion de Samuel. »
Samuel Schinazi « Effectivement, je me suis évadé d'Allemagne, et en partant à pied
pendant onze jours, pour franchir la frontière. Je suis parti de Franckort, et j'ai
rejoint la Suisse. J'ai été interné et je leur ai dit, je veux rejoindre l'Italie et
l'Angleterre. Les douaniers m'ont aidé à passer la frontière italienne, j'ai traversé
l'Italie à pied, de là j'ai passé la ligne de feu, je me suis retrouvé sur une base
aérienne de la Royal Air Force. J'ai demandé à entrer dans l'armée de l'air
française. J'ai rejoint Alger, et j'ai été engagé comme pilote. Voilà, l'histoire
s'arrête là. »
Le président Castagnède « Je continue la déposition de votre mère. « arrestation de
votre père par les gendarmes français sur ordre des allemands (...) j'ai appris par des
déportés qu'il était allé d'Auschwitz à Dachau, il y va en décembre 1944, il est
parti avec 444 médecins polonais. »
Samuel Schinazi « Il est mort à côté de Dachau, dans un Kommando »
Le président Castagnède " L'acte de décès précise qu'il est mort en 1945 à
Dachau. » Puis le président parle du témoignage de Daniel qui cite Dehan au service des
questions juives cours du Chapeau Rouge., [pour Michel, il y a eu confusion, Daniel parle
de Dehan mais il s'agit de Garat. Il est poussé dans ce sens par les policiers.] il
précise que les ordres viennent de la préfecture. Il confirme les propos de Samuel. «
Voilà les déclarations, on note l'espoir de revoir votre père. »
Samuel Schinazi « Je voudrais savoir pourquoi malgré les instructions de Doberschultz le
22 octobre 1942, on ne l'a pas libéré plus tôt ? Pourquoi on n'en a pas tenu compte ?
La note qui dit que mon père est libérable date du 22 octobre 1942. J'ai été informé
par ma mère de tout ce qui s'était passé »
Le président Castagnède " Votre mère s'est adressée à la préfecture elle a dû
frapper à toutes les portes c'est évident. »
Samuel Schinazi « Il y a eu aussi des lettres que ma mère adresse à mon père, dans une
elle dit « tu vas être libéré » »
Le président Castagnède " Oui, sûrement, un espoir est né. Je n'ai plus de
questions, je reviens sur les raisons du maintien de votre père, il était époux d'une
aryenne ? »
Samuel Schinazi « Oui »
Le président Castagnède " Vous êtes sur qu'il vous l'a dit. »
Samuel Schinazi « Oui, tout à fait. »
Maître Boulanger « Merci monsieur le président, ce qui est difficile avec monsieur
Schinazi, c'est qu'il dit un centième de ce qu'il sait. Il doit être impressionné de se
trouver à la barre. Je vais essayer de lui poser une série de questions courtes. Vous
avez été arrêté à quelle date ? »
Samuel Schinazi « Mars 1941 »
Maître Boulanger « Où ? »
Samuel Schinazi « Perpignan »
Maître Boulanger « Pourquoi ? »
Samuel Schinazi « Je faisais une tentative de vol d'un avion militaire. »
Maître Boulanger « Expliquez nous les circonstances ? »
Samuel Schinazi « J'ai été dénoncé. Je voulais voler un avion, j'ai acheté une carte
dans une librairie, je voulais une carte avec les cotes anglaises. Le type s'est douté de
quelque chose. »
Maître Boulanger « C'est lui qui vous a dénoncé ? »
Samuel Schinazi « Oui »
Maître Boulanger « Comment ? »
Samuel Schinazi « Par les égouts, les gendarmes se sont cachés dans les égouts et
m'ont arrêté. J'étais révolté, il y avait des avions qui servaient à rien, ils
étaient disponibles pour se battre. »
Maître Boulanger « Vous avez été arrêté où ? »
Samuel Schinazi « A Perpignan. 2 jours, j'étais traité de sale juif. »
Maître Boulanger « Après ? »
Samuel Schinazi « J'ai été transféré à Marseille à la prison Saint Nicolas. j'ai
fait une tentative d'évasion. »
Maître Boulanger « Que vous est-il arrivé ? »
Samuel Schinazi « J'ai été battu, torturé, mon corps a été éfoncé, le nez, la
machoire cassée, je suis resté enchainé à même le sol en ciment pendant un mois,
j'avais un bout de pain et une gamelle d'eau tous les quatre jours. Maître Polac et un
juge d'instruction qui étaient résistants sont intervenus et j'ai été libérés. J'ai
pu sortir. »
Maître Boulanger « Et votre retour ? »
Samuel Schinazi « A Bordeaux »
Maître Boulanger « Vous avez été de nouveau arrêté ? »
Samuel Schinazi « Oui à Hourtin, je sabotais des hydravions. »
Maître Boulanger « Comment ? »
Samuel Schinazi « Je faisais 45 kms à vélo, je nageais jusqu'aux hydravions pour les
saboter. »
Maître Boulanger « Combien de fois ? »
Samuel Schinazi « Trois fois »
Maître Boulanger « Et après, vous avez été arrêté ? »
Samuel Schinazi « Non, je volais des armes en plein jour. »
Maître Boulanger « Comment avez-vous été arrêté ? »
Samuel Schinazi « J'ai été denoncé par un ami de mon frère, Bentejac, il jouait le
double jeu, il a été condamné à mort. J'ai été arrêté par la Gestapo et conduit au
fort du Hâ. »
Maître Boulanger « Les jurés avaient le droit de savoir ce qu'a fait cet homme-là,
c'est un héros modeste qui n'ose pas dire ses faits de guerre. Après Compiègne, comment
vous êtes-vous évadé ? »
Samuel Schinazi « A compiègne, j'ai affuté une lame d'acier, et pendant deux jours,
j'ai coupé une lambourde en bois. J'ai pu passer la main, et on a ouvert la porte et là
on s'est évadé ? »
Maître Boulanger « Vous étiez seul ? »
Samuel Schinazi « Seul »
Maître Boulanger « Comment ? »
Samuel Schinazi « Il y avait des morts dans le wagon, il n'y avait plus de doute. Les
gens mourraient dans le wagon, on marchait sur les corps. »
Maître Boulanger « Est-ce que vous diriez aujourd'hui que c'est ça le crime contre
l'humanité quand on envoie les gens dans ces conditions. »
Samuel Schinazi « Oui »
Après cette admirable leçon de modestie et de courage, les avocats des parties civiles
continuent à interroger Samuel Schinazi et l'accusé sur le rôle du service des
questions juives, son pouvoir, son inaction, mais cela ne donne pas grand chose. Comme
dirait Gérard Boulanger, ça ne sert à rien à questionner l'accusé de crime contre
l'humanité.
Vient maintenant le frère de Samuel, Moïse Schinazi, son témoignage est sur un autre
registre, plus émotionnel que celui de Samuel, Moïse n'avait que 12-13 ans à l'époque
de l'internement et de la déportation de sa famille, mais il a été témoin de l'action
de sa mère, il l'accompagnait souvent. On ressent à travers les témoignages des deux
frères, un profond amour pour leur mère, un grand respect et une immense admiration pour
leur père, c'était on le sent bien une famille unie et heureuse jusqu'a cette année
noire, 1942. C'est ce qui ressort de beaucoup de témoignages des parties civiles, les
Panaras, les Benzazon, les Librach, les Jacob, les Grunberg, les Stopnicki, étaient une
famille heureuse jusqu'à cette année terrible...
Moïse Schinazi
[ ici croquis d'audience ]
« Je suis né le 15 juillet 1930 à Bordeaux, mon frère a dit une bonne partie des
choses. Il était au camp de Mérignac, moi j'étais à la maison. Mon père est arrivé
d'Egypte, en 1916, du Caïre et il a fait ses études de médecine avec trois de ses
frères, tous en médecine. C'étaient quatre médecins bien connus. Ils recevaient les
éloges des professeurs et des collègues. Mon père a soigné les grands blessés de
guerre , il a continué à les soigner pendant que Papon les détruisait, mon père
continuait à les sauver. Encore étudiant, avec ses frères, cours Portal, mon
grand-père est mort. Ma mère, il l'a connu, elle était très malade c'était vant le
mariage, les médecins ne pouvaient plus rien faire, leur femme de ménage leur a dit
alors qu'elle connaissait un bon médecin, c'est comme ça que mon père est venu, il a
sauvé ma mère et elle a demandé la main de mon père. Cela posait un problème, mais
les mariages mixtes posent toujours des problèmes. Mais quand même, ils avaient l'esprit
ouvert. Mes oncles sont repartis en Egypte, mais mais mon père est resté, il aurait dû
repartir. Il serait reparti et sinon Papon n'aurait jamais eu l'occasion de le déporter
à Auschwitz et Dachau. Mon père était un homme très charitable, très humain. Quand ma
mère revenait de la préfecture, elle disait ils n'ont pas de coeur, ils ont un coeur de
roc. Mon père sauvait les bébés » Moïse cite cite deux exemples. « Les gens étaient
reconnaissants à son égard, il faisait les chartrons, Bacalan, Bordeaux Nord, Le
Bouscat. Il avait un très bon diagnostic. Cela a été un désastre pour ma mère... »
Moïse s'arrête, l'émotion est trop forte, il pleure et ne peut plus parler, la gorge
nouée...
Le président Castagnède vient à son secours « Les parties civiles ont-elles des
questions ? »
Maître Boulanger « Je comprends votre émotion, votre mère a fait un certain nombre de
démarches ? »
Moïse Schinazi « Oui, elle a frappé à toutes les portes, cette pauvre femme » il
continue à sanglote.
Maître Boulanger « Auprès de qui ? »
Moïse Schinazi « De la préfecture, de la SEC, des allemands, mon père a écrit « je
vais être libéré, je n'ai pas d'argent, envoyez moi de l'argent pour prendre le
tramway. »
Maître Boulanger « Votre mère est allée jusqu'où ? »
Moïse Schinazi « A -Drancy, tous les français n'étaient pas mauvais. J'accompagnais ma
mère, on nous a dit « Si vous persistez, on vous enfermera » On est allé à Vichy,
Hôtel du Parc, on a voulu voir Pétain, des français qui ont vendu la France, il a fait
dire, on ne s'occupe pas de ces questions. »
Maître Boulanger « Mais, vous vous êtes allés à Mérignac ? »
Moïse Schinazi « Oui, le camp se remplissait, on y voyait des gens de toutes
nationalités, c'était bourré de monde, c'était atroce, j'avais 12 ans, et tout à coup
le camp était vide, il n'y avait même plus de gardiens. C'était atroce, c'est une
honte, c'est honteux que Papon dise on ne connaissait pas le camp, c'est honteux. C'est
grave c'est honteux. Il fallait démissionner. Papon a vendu la France. Il fallait partir,
vous aviez des enfants, c'est un scandale. Ce que vous dites Papon, c'est mentir, c'est
pas propre. Quand vous voulez vous battre contre des hommes, oui vous pouvez, mais contre
des enfants, des femmes, c'est honteux. Ma vie a été brisée, La vie de ma mère a été
brisée, c'est honteux de voir ça...»
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© Copyright 1997, J.M. Matisson