Chronique du 19/01/98 : Bergès : néo - révisionnisme et paponisme
Bergès : néo - révisionnisme et paponisme
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L'audition de Michel Bergès tant annoncée dans la presse comme
le tournant de ce procès n'aura finalement rien donné, c'est
le vide total, mise à part le fait que son allégeance à
Papon est maintenant évidente. Bergès a choisi son camp. Je
reprends les propos de nos avocats « il n'y a rien de nouveau, c'est
un pétard mouillé, il n'y a aucune nouvelle pièce,
en 1990, elles accablaient Papon aujourd'hui elles le disculpent, ce n'est
pas sérieux, c'est une baudruche dégonflée, il n'y
a rien que le vide ». Michel Bergès s'est montré finalement
à son image, après un cours magistral, bien monté,
assez intéressant, on le voit reprendre point par point les arguments
de Papon. Ses explications sont par moment croustillantes, par exemple,
Papon n'est jamais cité. Pour Bergès aussi, Papon est le fantôme
de la préfecture. Il n'avait aucun pouvoir, vers le bas, Garat traitait
directement avec les allemands, vers le haut, Sabatier avait tous les pouvoirs.
Papon n'a jamais signé que des pièces de régularisation
ou des comptes rendus pour les ministères. Papon avait bien une mitraillette
dans le dos. Le grand Rabbin Cohen en prend aussi pour son grade. En conclusion
de son témoignage, voulant trop en faire pour Papon, il tombe dans
le néo - révisionnisme, il nous ressert la théorie
du seul Hitler est coupable, c'est du mauvais Amouroux, du Eichmann ou du
Barbie quand il affirme « les fonctionnaires sont pris dans des séquences
divisées, éclatées, il y a des incertitudes, ils ne
sont pas coupables. Seuls les allemands sont coupables. »
Un juré toujours le même, a la question juste « Vous êtes
toujours en période d'interrogation, pourriez-vous encore changer
d'avis ? » Puis finalement l'avocat général Robert s'étonne
de son manque de responsabilité citoyenne et son absence d'objectivité
scientifique quand lors de la première instruction, il verse spontanément
des pièces, et que lors de la deuxième, il omet de le faire,
pour ne le faire que maintenant, en cours de procès. Puis lorsque
l'avocat général lui explique que ses propos dans la presse
pourrait entraîner des poursuites pour injures à magistrats,
il nous refait du Papon et accuse lâchement les journalistes de déformer
ses propos. L'avocat général termine en lui expliquant qu'il
n'a jamais été un historien, éventuellement sociologue
et qu'une instruction judiciaire n'a rien à voir avec son travail.
Ce que confirme Bergès quand il s'étonne qu'une instruction
pour crime contre l'humanité se fasse à charge de l'accusé.
Le président Castagnède
[ ici croquis d'audience ]
" Le témoin [Michel Bergès ] a fait parvenir à
la cour un courrier avec un certain nombre de pièces [ environ cinquante
]. La plupart sont connues, d'autres sont nouvelles, je les verse au débat.
» Le président lit sa lettre, « ce sont des pièces
servant à la démonstration de mon témoignage . »
Maître Klarsfeld
[ ici croquis d'audience ]
« Papon a affirmé jeudi dernier qu'il
y avait deux réalités. La réalité des souvenirs,
éphémère, (...). Et la réalité des archives
administratives qui répondent à une certaine logique. Aucune
période de l'histoire de France, n'a été autant décrite
que celle de 1940 - 1944. En 1942, la théorie du fusil dans le dos
et l'impérium allemand n'existent pas, il n'y a aucun fonctionnaire
arrêté, fusillé, déporté en 1942. Par
contre, l'été 42, ce sont les années noires, l'été
42 c'est le travail volontaire de l'administration française, les
archives le prouvent, des archives surgit la vérité de l'époque.
Eté 42, c'est le no man's land d'où personne ne revient. De
ce surgissement historique, la vérité est implacable. »
Maître Touzet
[ ici croquis d'audience ]
demande d'avoir les pièces, et finalement, après un tour des
parties civiles, le président Castagnède suspend la séance
pour faire diffuser les photocopies.
Maître Jacob
[ ici croquis d'audience ]
« Le procès a commencé en octobre, je constate que le
témoin verse samedi... »
Le président Castagnède " Non, vendredi soir »
Maître Jacob « Si vous voulez, je constate que le témoin
verse vendredi des nouvelles pièces. Je souhaite qu'il soit demandé
au témoin pourquoi il ne les verse qu'aujourd'hui ? Je juge le procédé
inacceptable, les pièces demandent un examen sérieux, je m'étonne,
je le déplore et je pense que derrière tout cela, il y a une
manoeuvre... »
Le président Castagnède " J'ai reçu ces pièces,
et je suis obligé de les verser, le témoin est acquis au débats.
Faites entrer le témoin »
Michel Bergès arrive, à son passage jette un regard incroyablement
haineux à Michel Slitinsky, quand Bergès passe devant nous,
il est à quelques mètres. Une voix lance «
Salaud ». Depuis la dernière fois que j'ai vu Michel Bergès,
je dois dire qu'il a pris de l'embonpoint. Sa prise de poids est proportionnellement
inverse à la perte de son crédit scientifique.
[ Ici croquis d'audience ]
Michel Bergès, 45 ans, professeur à l'institut d'études
politiques. « Je viens, ici, pas en tant que témoin, mais plus
modestement en tant que chercheur universitaire qui a travaillé sur
les faits que vous avez à juger. La dernière fois que je suis
venu devant une cour de justice, c'était devant la 17° chambre
correctionnelle de Paris en 1990 dans le cadre de l'affaire « Papon
contre le Nouvel Observateur », j'étais à l'époque
témoin du Nouvel Observateur. Dans cette affaire, je n'ai ni à
attaquer ni à défendre l'une ou l'autre des parties et j'aurais
pu être cité par les parties civiles tout aussi bien. Je vais
vous expliquer tout d'abord comment j'ai connu le dossier Papon, puis ma
méthodologie et ensuite j'aborderai trois parties, premièrement,
qui a le pouvoir à Bordeaux ? Deuxièmement, comment a été
persécutée la communauté juive à l'époque.
Et, troisièmement, je parlerai des hommes de l'époque, leur
incertitude et leur réaction face au génocide qui fut l'événement
le plus dramatique de l'histoire contemporaine, et de façon plus
générale de l'histoire de l'humanité. Malraux disait
« Pour une fois, c'est l'homme qui a donné une leçon
à l'enfer. ». J'en ai souvent parlé à Jacques
Ellul, qui était mon voisin (...). »
Bergès fait alors son exposé à la fois de façon
très docte, très universitaire, certains méchants diront
ce fut un bon cours de CM 2, mais surtout vis à vis des juges très
donneur de leçon, « vous auriez du faire ceci, j'aurais été
à votre place, j'aurais fait ainsi, etc. » Ce qui est sûr,
c'est que la tête très expressive du président Castagnède
montrait qu'il n'appréciait guère... Quant à l'avocat
général Robert, ses vertes questions ne laisseront aucun doute
sur la façon dont il considère Bergès.
Michel Bergès « Comment j'ai connu le dossier ? - Un travail
de quinze ans - Je recherche toujours la vérité - Mon travail
n'est pas fini, ce qui est courant pour un universitaire il doit prendre
son temps, il vit hors du temps et de l'espace. - J'ai rencontré
le dossier Papon à travers les archives départementales de
la Gironde, par hasard avec mon ami Cavignac, décédé
aujourd'hui. - Derrière les archives, j'ai vu surgir la mort, les
listes, l'ordre noir des SS, la police - Ce dossier est devenu comme un
objet - Je suis un cherchant - Cet objet, je le porte en moi depuis 15 ans
sans en venir à bout, sans l'avoir terrassé - Il est très
difficile de bien le cerner, de le comprendre.
Deuxième grande découverte, les sacs de la correspondance
passive et active entre les allemands et la préfecture - En 1984,
une découverte m'a bouleversé, celle des archives de l'intendance
régionale de police, que j'ai pu faire grâce à de nombreux
fonctionnaires de police - J'avais idée que derrière tout
ce processus, se cachait la police, j'étais spécialiste du
syndicalisme dans la police. - En 1985, J'ai découvert les archives
du SRPJ, et les pièces des procès Dehan, Luther... - En 1990,
j'ai découvert l'intérêt des archives parallèles,
celles du grand Rabbin Cohen, de l'UGIF, je recherche encore des documents
d'organismes extérieurs à la France qui ont observé
Bordeaux pendant cette période. Ensuite en 1983, j'ai lancé
une grande enquête pour recueillir des témoignages, j'ai rencontré
Madame Mallat, la secrétaire de Sabatier, Gaston Cusin, des policiers,
des victimes, etc. - Je fus un de ceux, au début qui furent des plus
sévères contre Papon, sans complaisance. -
Le deuxième point, ma méthode historique, je vous renvoie
au dossier « Falk contre L'express » toujours devant la 17°
chambre correctionnelle qui définit la charte de l'historien - On
nous demande de tenir compte de toutes les opinions, d'être objectif,
mesuré, prudent »
Le président Castagnède tord du nez, fait la moue, apparemment,
il apprécie pas la leçon gratuite du professeur.
Michel Bergès « « La méthode historique, c'est :
1/ Trouver les archives, les classer. 2/ Faire une analyse critique. 3/
Interpréter les documents. - Dans votre dossier, il y a d'énormes
lacunes documentaires. Il manque le coffre fort du préfet régional,
les archives du KDS, de la SEC et de la police des questions juives. - La
police des questions juives n'a-t-elle pas participé au tri des personnes
pendant les rafles ? - Il faut recouper les documents - Les prendre dans
le sens chronologique et revenir en arrière - On doit analyser les
documents de deux façons, une critique interne et une critique externe.
» Il cite deux exemples, le document du 2 juillet 1942, celui du 8
septembre 1942. - Il faut relire les documents dix fois plutôt qu'une.
- Il faut faire venir les germanistes pour comprendre les documents allemands
»
Juliette Benzazon glisse « Hé, oui on n'a qu'à se faire
à nouveau occuper »
Michel Bergès « Attention à l'analyse, il y a des risques
de déductivisme et d'anachronisme. - On se projette sur des hommes
d'un espace temps donné avec des yeux d'un autre espace temps. -
Qui avait le pouvoir à Bordeaux ? - Les allemands depuis 1940 déploient
quotidiennement une tutelle qui limite les libertés, circulation,
couvre feu, presse - C'est une oppression - Chaque administration est doublée,
la préfecture par la Feld Kommandentur, la police par le KDS - On
a deux équipes à la préfecture de la Gironde, l'équipe
Alyppe, maréchaliste et pétainiste et l'équipe Sabatier,
technique et technocrate. Sabatier a des amitiés socialistes, francs
maçonnes, il fait venir Papon et Chapel. - Sabatier veut être
le seul chef, le seul interlocuteur des allemands - L'administration n'a
aucun pouvoir et les allemands ont le pouvoir absolu. - Avant 1986, je pensais
Garat = Papon, Papon = Garat » Derrière moi, « Hé
oui, depuis 1986, il est payé par Papon ». Puis Bergès
parle des listes d'arrestation, des listes de déportation, du rôle
de sabotage du service des questions juives - Estime qu'on peut attribuer
à la préfecture le sauvetage de 150 à 175 juifs »
Mais il n'en amène aucun début de preuve, si ce n'est des
statistiques à la Papon, les allemands demandent 2 000 juifs, on
en arrête 200, donc on en sauve 1 800... Dit que l'administration
était solidaire des juifs. Cite Mgr Feltin et ses relations avec
le grand Rabbin Cohen. Dit que Mgr Feltin, en zone occupée protestait
avant les autres évêques de la zone libre et lui avec les allemands
sous ses fenêtres. Puis dans un lyrisme paponesque, conclut que Papon
ne pouvait pas connaître la solution finale et avec une dernière
touche néo - révisionniste « les fonctionnaires sont
pris dans des séquences divisées, éclatées,
il y a des incertitudes, ils ne sont pas coupables. Les résistants
ne se sont pas posé les questions que vous vous posez aujourd'hui.
».
Un juré « Vous êtes en période d'interrogation,
pourriez-vous encore changer d'avis ? »
Michel Bergès « Je n'ai pas évolué dans le fond,
la première affaire était contre Papon et tous autres, la
deuxième s'est élargie. Ma véritable évolution
est épistémologique, méthodologique. Je ne suis pas
le seul à avoir changé, Serge Klarsfeld aussi, il pensait
que Bousquet était l'affaire principale et que l'affaire Papon était
secondaire. » Ce que d'ailleurs, Klarsfeld n'a jamais renié,
pour lui, Bousquet était plus haut placé que Papon, sa responsabilité
était plus grande que celle de Papon.
Puis finalement l'avocat général Robert prend la parole, à
son habitude, il interroge Bergès de façon précise
et minutieuse, reprend son témoignage, s'étonne de son manque
de responsabilité citoyenne quand lors de la première instruction,
il verse spontanément des pièces, et que lors de la deuxième,
il omet de le faire, pour ne le faire qu'en cours de procès. L'avocat
général fait admettre à Bergès que les pièces
découvertes dès 1947 lors des procès Dehan et du KDS
n'étaient que très partielles, ce qui démolit la thèse
de Maître Varaut qui prétend que le procès Papon a déjà
été instruit en 1947. L'avocat général Robert
interroge Bergès sur le nombre de pièces qu'il possède
et qui existent. Bergès affirme en posséder 2 à 3 000
sur le dossier qui nous intéresse, mais que sur la période
il en existe 200 à 300 000 en tout. Puis lorsque l'avocat général
Robert lui explique que ses propos dans la presse pourrait entraîner
des poursuites pour injures à magistrats, Bergès, assez lâchement,
nous fait du Papon et accuse les journalistes de déformer ses propos.
L'avocat général termine en lui expliquant qu'il n'a jamais
été historien, éventuellement sociologue, que son approche
n'est guère scientifique et qu'une instruction judiciaire n'a rien
à voir avec un travail d'historien. Ignorance que confirme Bergès
quand il s'étonne qu'une instruction pour crime contre l'humanité
se fasse à charge de l'accusé.
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