Dernière modification : le 13/01/98
Chronique du 19 Décembre 1997
Les enfants de l'indicible.
Jusqu'à ce jour, je pensais que le terme d'indicible était réservé à un certain mot
de 4 consommes sans voyelles. Mais je dois dire aujourd'hui, après avoir écouté Nicole
Grunberg et Esther Fogiel que le terme s'adapte parfaitement à ce que dans mon
témoignage je décrivais comme une chape de silence qui pèse sur notre mémoire depuis
55 ans. Cette mémoire de l'indicible, Nicole en a parlé la première dans son
témoignage, je l'ai évoqué dans le mien, Esther l'a personnifié dans son apparente
fragilité. Jean-Michel Dumay l'a bien dit dans Le Monde en parlant d'Esther « Les mots
comme le corps sont vrillés. »
La première audition est celle de Nicole Grunberg.
Nicole Grunberg témoigne
Nicole Grunberg témoigne
Nicole Grunberg 57 ans, licenciée en économie. « Je voudrais revenir sur les propos de
Papon. Ce qu'il dit, c'est faux et nous en avons la preuve grâce aux lettres remarquables
écrites par ma mère Je pense qu'il a voulu porter atteinte à la mémoire sacrée de ma
mère et de ma soeur qui disait de moi « j'en suis fière comme si elle était ma fille
». Ces propos mensongers sont extrêmement difficiles à entendre, heureusement, la
preuve a été apportée que ce n'était pas vrai, et ainsi cela me permet de rendre
hommage à ma mère et à ma soeur qui ont toujours fait preuve de courage, de dignité et
leur façon de penser aux autres dans des moments aussi dramatiques. Ils n'avaient plus
rien. Jusqu'à leur dernière lettre, elles ont eu le courage et la volonté de penser à
leur famille. Ma mère demandait chaque fois, quand on venait me chercher. Il a été
très difficile de venir me chercher, ce n'était pas facile, il fallait venir de Paris,
même la veille du jour où on devait venir me chercher, la personne n'a pas pu venir.
Donc on ne m'a amené à Paris que le 3 juillet. »
Le président Castagnède demande des précisions sur cette personne qui a emmené Nicole
à Paris.
[Image de M. Castagnède]
Nicole Grunberg « Il se trouve que ma mère n'a jamais cessé de demander qu'on vienne me
chercher. A Paris, ma grand-mère et ma tante et mon père qui était à Montluçon,
étaient d'accord. Cette dame qui est venue me chercher, je ne l'ai jamais revue. A mon
retour à Paris, j'ai vécu chez ma tante jusqu'en 1944. Je logeais chez elle et quand mon
père est rentré, je suis retourné chez lui. Après tous les malheurs qu'ils ont vécus,
il n'avait plus son appartement, ses biens avaient été réquisitionnés, ses meubles
pris et son appartement saccagé. Je ne pouvais pas aller chez mon père avant, je n'y
suis allée qu'après 1945. J'ai vécu chez des amies, toutes étaient extrêmement
gentilles, j'étais choyée, dorlotée comme ma mère l'avait demandé, mais même si elle
ne l'avait pas demandée, cela se serait fait de toute façon naturellement. Je suis
partie en Belgique pendant six mois. Je suis restée à Paris avec mon père en 1946, il
avait d'énormes difficultés, consécutives à la guerre. Je suis repartie en Belgique
chez mon oncle et ma tante qui étaient très gentils. Je ne suis revenue à Paris qu'à
onze ans, j'ai repris le chemin de l'école mais je n'ai jamais revu madame Birassen [la
personne qui avait récupérée Nicole en 1942]. »
Le président Castagnède " Je vous ai posé cette question parce que cette dame
aurait pu vous raconter comment cela s'était passé. »
Nicole Grunberg « Je souhaitais dire que malheureusement comme je n'avais que deux ans,
je n'ai pas de souvenirs de ce qui s'est passé et je dirais que j'ai la mémoire de
l'indicible. Moi même, j'ai vécu des événements sans en avoir conscience. C'est
difficile à comprendre. J'ai ressenti qu'il s'était passé des drames atroces parce que
j'étais toute petite et on ne m'en a pas parlé. Mais par contre, je ressens toujours ces
choses, je sais la douleur de ma grand-mère et de mon père. Je l'ai vécu. Ils ont tout
fait pour moi, je leur dois beaucoup, à ma tante, à mon père, à ma famille en
général. Je ne peux pas parler des faits mais j'ai des souvenirs. Le premier dont je me
souvienne, c'est quand je suis rentrée, j'étais chez ma tante, je lui ai dit « mais
alors, j'ai deux mamans ? ». Elle m'a dit « Non, je suis sa soeur, ta tata Dédé ».
J'ai uniquement une petite photo de ma mère avec moi. Je n'ai pas l'habitude de parler de
mes sentiments, si cela peut être utile, je l'espère. C'est pour cela que j'ai voulu
être ici. »
L'avocat général Robert « Je comprends que revivre ces moments est quelque chose de
difficile. Même si vous n'en avez pas le souvenir personnel. Vous avez appris la
séparation par ces lettres admirables et douloureuses, racontez-nous. »
Nicole Grunberg « On a voulu me protéger, nous étions en 1942. J'ai vu les lettres en
1951. La mémoire de l'indicible, ça je l'ai. C'est quelque chose d'inexprimable.
Effectivement, en voulant me protéger, on m'a raconté peu de choses. Ma grand-mère m'a
toujours dit « c'est un miracle que tu sois là. ». »
L'avocat général Robert « On vous a protégée petite, on vous l'a raconté ensuite. »
Nicole Grunberg « J'ai toujours su qu'il y avait eu des événements très tragiques, je
n'en ai jamais connu l'étendue. »
L'avocat général Robert « Quand je me réfère aux propos tenus par l'accusé, quand il
dit que votre mère ne voulait pas se séparer de vous, quand il dit son unique obsession
était de vous protéger. »
Nicole Grunberg « Les lettres sont absolument remarquables. Quand ma mère dit « si vous
avez du courage, j'en aurai aussi » ou « c'est difficile pour moi et les autres », elle
nous donne une leçon de courage, c'est elle qui nous encourage. Quand elle dit « votre
fille qui est triste du chagrin qu'elle vous occasionne ». Ce sont des phrases admirables
de courage, de dignité et de bonté. »
L'avocat général Robert « Donc, ce qu'affirme Papon c'est complètement faux. »
Nicole Grunberg « Dès le 4 juin, je suis à l'hôpital et chez les bonnes soeurs à Mont
de Marsan. »
L'avocat général Robert « Nous avons une preuve supplémentaire, deux groupes
d'internés arrivent à Mérignac, dans cette liste des arrivés de Bayonne, on ne voit
pas le nom de Nicole sur la liste. Je prends acte que cette première revendication de
sauvetage de l'accusé s'avère pour le moins totalement erronée (...) »
Maître Klarsfeld « Je souhaiterai montrer les photos de la mère de Nicole et de sa
soeur Jacqueline. »
Maître Varaut « Nous n'avons pas les lettres, on ne les a pas reçues. »
Le président Castagnède " Pourtant, elles sont versées au dossier. Vous pouvez
prendre ce document, la lettre du 2 juillet. » le président Castagnède fait
reconnaître à Nicole les écritures.
Nicole Grunberg « La petite écriture c'est celle de ma mère. La première c'est celle
de ma soeur. »
Le président Castagnède " Je veux les montrer à l'accusé, au vu du texte, on peut
déduire sauf administration d'une preuve du contraire, on peut déduire que Nicole a
été sauvée par une tierce personne. Et retirée des bras de sa mère à 7 heures 20 par
la Feld gendarmerie de Mont de Marsan, vous avez des observations, Papon ? »
Papon
[ croquis d'audience de Papon]
« Monsieur le président, je n'ai pas d'observations particulières, mais je voudrais à
l'occasion de cette dramatique affaire, je voudrais m'exprimer d'une manière directe.
C'est une rude épreuve de labourer les souvenirs vieux de près d'un demi siècle. C'est
une rude épreuve de labourer la mémoire d'un homme de 87 ans. Je remercie l'avocat
général Robert d'avoir parlé avec une nuance en précisant que si j'avais dit l'avoir
sauvegardée, c'était une déclaration erronée. Si elle n'explique pas tout, sauvegarde
la dignité du déclarant. Une déclaration erronée n'est pas une déclaration
mensongère. Je veux dire que je ne sais pas pourquoi je porte le nom de Nicole Grunberg
dans ma mémoire, pourquoi depuis 50 ans, je ne trouve pas de réponse. Il n'est pas
impossible que soit Duchon ou Garat, soit les uns ou les autres soient intervenus. Est-ce
que cette femme dont a perdu la trace n'était pas un représentant de mes services ?
Est-ce que j'ai confondu avec d'autres enfants, il y a quelque chose que je n'éclaire
pas. Serais-je coupable de ne pas oublier ce nom. Pour moi, ce nom, qu'elle m'en excuse,
symbolise le drame des enfants. Je ne suis pas homme à porter atteinte à la mémoire de
quiconque. » L'aplomb de Papon, c'est vraiment quelque chose d'extraordinaire, un
véritable cas d'école. Il avait l'occasion de faire profil bas, de rendre compte à sa
conscience, si tant est, à l'instar de tous les criminels nazis, qu'il n'en ait jamais
eu, mais, non il en rajoute. Il continue à mentir à faire son cinéma...
Le président Castagnède " Si je comprends bien, Papon, vous revenez sur vos
déclarations et vos propos ; aussi bien ceux tenus au cours de l'instruction devant le
juge Braud que ceux que vous avez tenus à l'audience. »
Papon « S'il ne s'agit pas de sauvetage, c'est peut-être excessif, il s'agit de
protection, c'est plus à même de représenter la réalité de l'époque. Je donnais des
consignes à Garat de sauver les enfants. »
Maître Klarsfeld « Le 4 juin, vous étiez à Gretz et vous vous targuez de sauver des
enfants ? Le 14 juillet, il y a la lettre de Leguay qui vous dit de ne pas assister les
allemands et vous, vous procédez à des arrestations. Je vous conseille vivement de ne
pas vous aventurer sur ce chemin du sauvetage des enfants, je vous demande monsieur le
président de donner ce conseil à Papon. »
Le président Castagnède " Si c'est par mon canal que vous voulez donner des
conseils à Papon ? Alors, Maître, mon rôle ne consiste pas à donner des conseils à
l'accusé. Je vais montrer maintenant les photos de Jeanne Locker [la mère de Nicole] et
de la soeur de Nicole, Jacqueline Grunberg à votre demande. »
Nicole Grunberg « C'est la seule photo que je possède. C'Est moi dans les bras de ma
mère »
Maître Klarsfeld « (...) Ses enfants ont échappé à la Shoah, il y a quelque chose
qu'on ne peut pas dire, c'est une douleur qui s'exprime difficilement. Je voudrais que
vous expliquiez cela. Il y a beaucoup d'enfants juifs qui vont s'exprimer par votre
bouche. »
Nicole Grunberg « C'est très difficile, je n'ai parlé que très rarement de moi, j'ai
toujours estimé que par rapport au destin tragique de tous les déportés, de ma mère,
de ma soeur, de tous les enfants qui n'ont pas eu ma chance, je n'avais pas à me plaindre
en ce qui concerne ma vie personnelle et c'est vrai de plus en plus, je ne sais comment
décrire une blessure qui s'ouvre. Mais encore une fois, je parle pour qu'on comprenne que
c'est quelque chose de très très difficile à vivre. Même si j'étais très jeune, que
tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes, malgré tout l'amour de mon père,
de ma tante, de ma grand-mère, hé bien, évidemment, il manque toujours quelque chose.
Enfin, chacun peut le comprendre. Effectivement, ces lettres, la première fois que je les
ai vues, que j'en ai pris connaissance, je les ai lues la première fois, très
difficilement. Je les ai laissé longtemps sans les relire, excusez-moi, je ne peux pas
m'empêcher de pleurer, je pense à tous ces enfants qui eux ne sont pas revenus et je
voudrais leur rendre hommage. Aussi à ma mère, à ma soeur et à tous les déportés. »
Le président Castagnède " Vous avez autre chose à dire ? Vous en avez déjà dit
beaucoup. Il n'y a plus d'observations ? J'appelle Jean-Marie Matisson. »
Le compte rendu de ma déposition a été pris par Carole Lemée et Michel Slitinsky.
[Image de Carole Lemée]et [photo de Michel Slitinsky ]
Je dois dire qu'à ce moment, je me sentais très bien, alors que les jours avant, à
l'idée de témoigner, je ressentais une certaine panique. Non, pas une peur panique, mais
une forte appréhension. Je redoutais surtout ce qui se passait maintenant, devoir
témoigner après un témoignage très fort, très émotionnel. Quand nos avocats nous pnt
demandé l'ordre dans lequel, nous désirions passer et comme l'ordre semblait important
pour certains d'entre nous ; passer en premier plutôt qu'en dernier m'était égal et
j'avais laissé les avocats choisir et leur demandant juste de ne pas avoir à témoigner
après Esther Fogiel dont je connaissais l'immense tragédie. Car là, je crois que je
n'aurai pas pu prononcer un mot. Contrairement à mon père Maurice Matisson ou à Eliane
Dommange, et plutôt un peu comme Jackie Alisvaks, j'avais décidé de ne rien préparé
à l'avance.
Jean-Marie Matisson, 44 ans, conseil en organisation
[image de Jean-Marie Matisson]
« Je voudrais dire tout d'abord combien il est difficile de s'exprimer après le
témoignage que nous venons d'entendre. Je n'ai que 44 ans c'est à dire à peu près le
même âge que les jurés, je n'ai pas connu les faits et je voudrais témoigner de la
difficulté des enfants de la deuxième génération. Quand on a entendu les témoignages
des survivants, on voit combien la douleur est forte, la difficulté de connaître les
faits est vécue par les enfants de la deuxième génération, il y a une chape de silence
qui pèse sur nos morts. Nous avons hérité de cette difficulté de vivre, de ce mal
être. Nous aussi, nous sommes hantés par les fantômes de nos morts. Ici, à Bordeaux,
nous avons été victimes de l'administration de Vichy. Ma famille à perdu huit de ses
membres, soit plus de la moitié des nôtres, notre famille a été pulvérisée. Mais on
ne parlait jamais de nos morts. Je me souviens de ces dimanches en famille, je suis né
dans une famille de résistants, ma mère et ses frères étaient résistants. Quand on se
retrouvait en famille, le dimanche, avec mes grands-parents et avec Esther, on évoquait
souvent les faits de résistance des uns et des autres, mais on ne parlait jamais des
morts dans les camps. Il y a une chape de silence qui pèse depuis 55 ans du poids du
chagrin et de la douleur et qui est trop difficile à soulever. Je n'arrive qu'à peine
aujourd'hui à reconstruire l'arbre généalogique de ma famille. Ce n'est qu'aujourd'hui
après le début du procès que nous pouvons soulever un peu cette chape. Entre nous,
parties civiles, nous n'en parlons que depuis quelques mois, bien qu'on se connaisse
depuis le début de la procédure, il y a 16 ans. Par exemple, ce n'est que dix jours
après le début du procès que j'ai appris le véritable lien de parenté qui me lie à
Jackie et à Eliane. Je ne savais pas si elle était une cousine ou une tante. Par
exemple, ce n'est que depuis le début du procès que nous avons appris que René Panaras
faisait partie de notre famille. Par exemple, comme on l'a vu avec Léon Librach, il y a
deux jours, une madame Rawdin est venue au procès, nous ne la connaissions pas et
pourtant elle est de notre famille. »
Le président Castagnède prend un document, « Hana Rawdin, c'est votre grand-mère. »
Jean-Marie Matisson « Non, monsieur le président, c'est mon arrière grand-mère. Il y a
une difficulté à soulever cette chape de silence, nous avons notre mémoire en jachère.
Il y a une difficulté sérieuse à vivre avec ce passé, un mal être. Je voudrais
témoigner qu'il ne s'agit pas que de ma propre difficulté à vivre, de celle de
Jean-Marie Matisson, mais de celle de tous les enfants des familles juives. J'ai eu
l'occasion de voyager dans le monde et je peux dire que pas une famille juive n'a été
épargnée par la Shoah. J'ai deux de mes frères qui sont morts jeunes et je suis
convaincu que pour l'un d'entre eux, il est mort de ce mal de vivre. Il n'est pas facile
de porter le deuil des gens de notre famille qui n'ont pas été enterrés, pour lesquels
il n'y a pas eu de corps à mettre en terre. J'ai enterré mes deux frères et je les ai
connus et pourtant il m'est beaucoup plus difficile de parler de ces morts que je n'ai pas
connus. Nous sommes hantés par les fantômes de nos morts. Jackie a dit qu'il était
comme une vieille valise abandonnée. J'ai par exemple un cousin qui pendant quinze ans a
été incapable de prendre une douche, parce que cela lui rappelait les chambres à gaz.
J'éprouve aussi une difficulté d'entrer dans une gendarmerie comme ma cousine Eliane qui
ne supporte pas la présence de policiers. Il y a le fol espoir d'Eliane qui quand on
sonne chez elle croit toujours que ce sont ses parents qui rentrent des camps. Je veux
parler maintenant de ma grand-mère qui a été une femme admirable, qui a recueilli toute
la famille écartelée. Je voudrais dire que son grand malheur est d'être morte inculpée
par Papon pour dénonciation calomnieuse. C'est comme si il l'avait tuée une deuxième
fois. Cette inculpation a été très difficile à vivre pour elle. Ce sont deux gendarmes
qui sont venus lui apporter son inculpation. Vous comprenez aujourd'hui combien cela a
été dur pour elle, vous voyez le poids que cela peut représenter. Je voudrais que vous
posiez une question à Papon. Pourquoi a-t-il porté plainte contre nous pour
dénonciation calomnieuse ? »
Le président Castagnède " Continuez »
Jean-Marie Matisson « je voudrais poser la question maintenant. »
Le président Castagnède " Continuez, je la poserai après votre témoignage. »
Jean-Marie Matisson « Alors, j'ai une deuxième question corollaire, pourquoi a-t-il
retiré sa plainte avant le procès ? Je voudrais revenir sur un point, je vous ai dit que
j'étais conseil en organisation, je travaille dans les administrations publiques, et je
suis interloqué par la façon dont Papon décrit son propre rôle à la préfecture de la
Gironde. C'est kafkaïen, c'est paponesque. C'est en totale inadéquation avec la
fonction. On se demande s'il a bien mérité son salaire. Il avait moins de pouvoir qu'un
balayeur. Je voudrais lire une lettre que j'ai reçu hier, de la fille d'Eliane Dommange,
Céline qui n'est pas partie civile. Son frère Gilles par contre l'est. »
[le croquis de Michel Dommange, le père de Céline et de
Gilles]
Le président Castagnède « Vous pouvez lire ce que vous jugez utile à votre
témoignage. »
Jean-Marie Matisson « Cher Jean-Marie, Je fais suite à ton interrogation concernant ma
position sur ce procès. Aujourd'hui j'ai trente ans, soit l'âge où je dois retrouver
mon histoire, où les zones d'ombre concernant mon passé doivent disparaître pour ne pas
vivre dans le regret de ne pas avoir su avoir en parler avec ma mère, donc ce procès est
deux fois plus important. Les archives, les écrits ou les récits ont fait de moi une
spectatrice comme il y en a tant, mais écouter ma mère citer les faits à elle rend les
choses différentes. Aujourd'hui seulement, j'ai pris conscience que j'étais petite fille
de déportés, que mon grand-père et ma grand-mère faisaient partis de ce convoi de
juillet 42 vers Auschwitz pour ne plus en revenir. J'ai eu l'amour de mes grands parents
paternels, mais j'ai eu aussi la frustration de ne pas avoir eu celle de mes grands
parents maternels. On peut entendre aujourd'hui des gens dire que c'était il y a 55 ans,
qu'il faut oublier, c'est trop tard, etc. Mais pour ma mère, moi et tous les gens qui
pensent que non, qui se battent pour que plus jamais cela existe ni en France ni ailleurs
dans le monde, pour que plus jamais des enfants souffrent de la méchanceté des adultes.
Alors osons reconnaître nos torts, nos bêtises, nos erreurs pour que plus jamais...
Je demande à la justice de reconnaître la responsabilité de Papon dans la mort de ces
personnes pour avoir juste été juifs, résistants ou tziganes.
Céline »
[La lettre de son frère Gilles Dommange qui n'a pas été
lue]
[Pendant ce temps, Papon est ailleurs, il n'est pas concerné, il lit ses petits papiers]
»
Le président Castagnède essaie de suivre dans l'arbre généalogique mais se trompe,
confond Eliane et Jackie et leur parents. " J'ai essayé de m'interroger sur l'arbre
généalogique présenté par votre père. »
Jean-Marie Matisson « Chaque fois vous avez montré une photo, une lettre, chaque fois
que vous avez cité un nom de disparu, vous avez permis aux survivants d'enterrer de
façon symbolique leurs morts, vous avez offert un cercueil symbolique à nos morts.
Monsieur le président, j'ai une requête à présenter. Vous avez dit récemment que les
paroles de Maître Klarsfeld vous étaient restées gravées dans la mémoire. Lors de
l'audition de Maurice Druon, lorsque a été évoqué le 11 novembre 1945, vos paroles
sont restées gravées dans ma mémoire, vous aviez dit »
Le président Castagnède " Vous ne devez pas tenir compte de ce que j'ai dit, je ne
fais qu'animer les débats. »
Jean-Marie Matisson « Vous avez dit, ce 11 novembre 1945, il ne m'échappe pas qu'il
manquait un cercueil symbolique, celui des déportés raciaux... Aujourd'hui, on parle de
ceux qui ont eu la chance d'avoir des survivants, on leur donne un cercueil symbolique, ma
requête est que le nom des 171 disparus de ce convoi soient lus. Qu'ici, leur soit offert
un cercueil symbolique. Lire 171 noms ne prend que deux secondes par nom, soit environ 5
minutes, soit beaucoup moins que le temps que nous perdons à chaque début d'audience.
Faites en sorte monsieur le président, qu'aujourd'hui encore, il ne manque pas des
cercueils symboliques. »
Le président Castagnède " La requête a déjà été présentée. Il est de mon
devoir de m'en tenir strictement à linstruction de la sentence de la cour de cassation
parce que je ne suis pas devant un monument aux morts. »
Jean-Marie Matisson « Bien. Alors, j'attends les réponses à mes questions. »
Le président Castagnède " Vous avez entendu, Papon, pourquoi avez porté plainte en
dénonciation calomnieuse contre les parties civiles. »
Papon « Sur le conseil de mes conseils, j'ai fait le dépôt de ces plaintes jusqu'au
moment où elles ont été purement et simplement classées. »
Jean-Marie Matisson « Elles n'ont pas été classées, elles ont été retirées. Si
Papon l'ignore, Maître Varaut lui doit savoir les raisons. »
Maître Varaut « C'est moi qui ai procédé au retrait de ces plaintes, Papon a suivi mon
conseil. »
Jean-Marie Matisson « Je veux dire, ici pourquoi j'ai été amené à porter plainte,
cela a été demandé une fois à une partie civile. J'ai eu la chance d'être parmi les
quatre premiers plaignants. Lorsque Michel Slitinsky et Gérard Boulanger sont venus nous
voir, mon père et moi pour que nous portions plainte, j'ai longuement réfléchi.
C'était en 1981, l'affaire était déjà sortie dans le Canard Enchaîné, et Papon avait
déjà avoué ses crimes puisqu'il avait dit « Oui, mais j'en ai sauvé aussi. ». Sa
culpabilité ne faisait plus aucun doute. »
Maître Varaut « Je veux revenir sur les raisons de mon conseil à Papon. J'ai conseillé
à Papon de retirer ses plaintes car il ne doute pas de la sincérité des plaignants,
pour leur dignité, la vérité et le respect dû aux familles. »
Maître Favreau se lève alors « J'ai le devoir une fois de plus de rétablir la vérité
après les interventions de la défense. Assez de faux fuyants, tenons nous en à la
vérité. Papon a retiré sa plainte suite à un arrêt de la cour d'appel, dans le but de
pouvoir poursuivre Maître Boulanger. »
Le président Castagnède " Je vous remercie, j'appelle Esther Fogiel. »
Esther Fogiel, 63 ans, née le 4 août 1934, retraitée.
[ croquis d'audience d'Esther Fogiel]
Fille, soeur, petite fille, nièce, cousine
de huit personnes déportées de Bordeaux Mérignac
à Auschwitz les 15 juillet et 26 octobre 1942
1925 ma grand-mère arrive en France, avec trois de ses filles, fuyant les pogroms juifs
de Lettonie.
1928 mon père Jean Fogiel arrive en France, fuyant l'antisémitisme polonais.
Mes parents se marient en 1933. Je suis née en 1943 le 4 août. Mon petit frère Bernard
en juillet 1936.
Mes parents ont eu une vie difficile en tant qu'émigrés, ma mère devant aider son mari,
dans leur commerce. (Marchands forains) elle a dû me placer dès l'âge de 6 mois en
nourrices. Je ne peux donc donner beaucoup de détails sur eux, les ayant peu connus. Mon
petit frère à sa naissance a été en partie élevé par ma grand-mère maternelle,
venue habiter chez nous, à ce moment là.
En 1939, mon père s'est engagé volontaire contre l'occupant. Démobilisé en 1940, je
pense avoir été reprise par mes parents, à ce moment là.
De par les lois « antijuives » mes parents doivent abandonner leur ancien commerce. Mon
père sera docker jusqu'en juillet 1942. Je me souviens des restrictions alimentaires, du
port de l'étoile...
Mes parents projettent de passer en zone libre. Un samedi, ma mère m'attend à la sortie
de l'école et m'accompagne directement à Bègles chez un jeune couple. (Je dois passer
la première, la semaine suivante mon petit frère et enfin mes parents avec ma
grand-mère). Ce jour-là, à Bègles, chez ce jeune couple, je joue à la poupée avec la
petite fille de la maison. Mais je suis surprise par l'immobilité de ma mère, qui me
regarde, avec un sourire triste, elle n'en finit pas de se décider à partir, petite
fille, cela me surprend. Je n'ai jamais oublié cette dernière image de ma mère, comme
si, à ce moment là, elle pressentait ce qui allait arriver...
Le lendemain, je pars avec une femme étrangère pour Valence d'Agen (Tarn et Garonne). Je
suis accueillie par une ancienne nourrice. Qui vit là avec son mari, (forgeron retraité)
et son amant (facteur retraité). Au bout de trois jours, ces gens là sont devenus
brutaux. J'ai subi un viol peu après mon arrivée. Très perturbée physiquement par un
tremblement spectaculaire qui ne s'atténuait pas, on a dû me cacher dans une institution
religieuse. Là, je suis désignée par une religieuse comme le « suppôt du diable »
avec interdiction de me confondre avec les autres élèves. Un mois plus tard, je reviens
chez ces gardiens où les mauvais traitements continuent : Pendaison d'une petite chienne
à laquelle, je m'étais très attachée, au-dessus de mon lit. Une dent cassée. Un ver
de terre dissimulé au fond du bol du petit déjeuner, etc.
Pour ce débarrasser du vieil homme de mari (70 ans) on me mettait dans son lit. Pas ou
très peu de scolarité... L'entretien de leur maison.
Je pense que ces gens-là ont eu une connaissance immédiate de la déportation de mes
parents et ont été dépités de n'avoir pas pu profiter de leur argent.
J'ignore quant à moi, tout des événements extérieurs, la déportation de ma famille,
de mes parents.
Je me suis crue abandonnée et même punie, puisque là on me maltraite :
- C'est l'effondrement total,
- il n'y a plus de repères,
- C'est le vide absolu...
Je tente de me suicider physiquement par hydrocution.
Je tente aussi par un effort de concentration psychique extrême (sur l'idée que la
réalité n'existe pas, que tout cela n'est qu'illusion) par « perdre conscience »
quelques secondes... c'est un exercice auquel je me soumets souvent.
En 1945, l'été, cette famille d'accueil est arrêtée puis incarcérée. Une tante très
éloignée, ayant eu cette adresse par ma mère est venue me chercher.
Je suis repassée rue de la Chartreuse, à Bordeaux dans notre ancien quartier.
Je reconnais une robe de ma mère sur le corps d'une étrangère - la cave de notre
appartement a été creusé à la recherche d'hypothétiques Louis d'Or ?
Quelques mois plus tard, un compagnon de déportation de mon père, me retrouve. Il dit le
décès de mon père le jour de la libération du camp d'Auschwitz... Ils ont fait
ensemble les mines de sel.
J'entrevois un oncle paternel, frère de mon père, Alfred Fogiel. Il se jette à mes
pieds, sanglotant, me demande « pardon ». Il s'est retrouvé avec mon père à
Auschwitz. Il s'est suicidé quelques mois plus tard, ne supportant sans doute pas d'avoir
survécu. Il a été déporté depuis Niort.
J'ai aussi ignoré la déportation de mon petit frère Bernard, avec ma grand-mère Anna
Rawdin -Tous deux sont partis par le convoi du 26 Octobre 1942 - depuis Bordeaux. Eux
aussi, arrêtés par la police française.
Aucun membre de ma famille n'est revenu, soit huit personnes.
Je n'ai aucun souvenir sur la manière dont j'ai appris la disparition définitive de mes
parents, de mon petit frère, de ma grand-mère ... (excepté mon père ?)
A 30 ans, j'ai presque réussi une tentative de suicide
- Pour avoir été confrontée au vide absolue,
- pour avoir été confrontée à la culpabilité du survivant. Culpabilité qui entrave
toute tentative de vie.
- pour avoir perdu le sommeil et usé de somnifère toute ma vie,
- pour avoir été confrontée au deuil impossible.
Je ne sais rien de l'enfance, l'adolescence et enfin de la femme qu'avait pu être ma
mère. Ma connaissance reste archaïque ?
Je suis dans l'ignorance la plus totale pour ce qui concerne mon père, Reste-t-il des
survivants en Pologne ? Avait-il des frères et des soeurs ? Qui étaient mes grands
parents paternels ?? ... Qui était ce père ?
Mon père, ma mère, des termes que je n'ai jamais pu prononcer de ma vie pour en
connaître la résonnance dans la réalité...
Pendant des années, je n'ai cessé d'effectuer inlassablement ce voyage vers « Auschwitz
», avec l'espoir insensé d'aller à la recherche de quelques Traces... De rejoindre mes
parents...Leur disparition a laissé une béance à jamais là... Cet événement a
provoqué un état de sidération tel, que rien ne peut s'élaborer à partir de lui... Il
n'a laissé que désastre et cendres...
Puisse ce procès, par la mise en question d'une période où une partie de l'humanité
est devenue folle, où le meurtre faisait loi, et s'exerçait méthodiquement,
consciencieusement...
Par la mise en question d'un fonctionnement humain, sans valeurs, ni conscience, redonner
à chacun sa juste place et permettre ainsi aux victimes, de se décharger un peu de cette
« culpabilité émissaire ».
Je pense à mes parents, mon petit frère, confrontés à la plus extrême détresse et à
la mort, dans une « absolue et total solitude ».
Le président Castagnède montre les photos de sa mère et de son père. Le père
d'Esther, d'origine polonaise est habillé en militaire, dans un uniforme français.
Michel à mes côtés, me dit « je reconnais sa mère, je l'ai bien connue, on était
voisins, je connaissais bien votre grand-mère et son frère, on jouait souvent ensemble.
Je l'appelais Albert. »
Maître Boulanger « On voit sur la photo que le père d'Esther est en uniforme français,
il était engagé dans les bataillons polonais de l'armée française. »
Le président Castagnède " Je dirai simplement un mot de la famille Plewinsky,
Emmanuel né le 23 avril 1908 et Sgajudko née le 22 septembre 1908, ils sont arrêtés à
Libourne et l'un et l'autre sont déportés par Mérignac, Drancy, puis Auschwitz le 19
juillet 1942. »
Esther regagne sa place.
Papon revient dans son délire paponesque sur le cas des hongrois, invente une nouvelle
théorie qui justifierait l'ignoble acte commis par ses services, à savoir le changement
volontaire de nationalité qui avait la conséquence tragique de la mort au bout du
chemin. Trop odieux pour être noté.
Le président Castagnède " Votre hypothèse ne tient pas, un de ses postulats repose
sur le fait que les Feld gendarmes étaient présents. Je dois vous dire que rien dans le
dossier ne dit que les Feld gendarmes étaient présents »
Papon
[ croquis d'audience de Papon]
« Bien, alors, je me ravise. »
Le président Castagnède et l'avocat général Robert reprennent la théorie de Papon
pour montrer son caractère impossible. Puis Maître Klarsfeld intervient et interroge
Papon, lui demande s'il partage son avis sur le fait que sur le plan régional, Papon n'a
pas essayé d'obtenir ce que Bousquet a obtenu au plan national. Que l'on constate que sur
les départements de la Gironde, des Landes et des Pyrénées Atlantiques, qu'il était
prêt à faire arrêter 566 juifs. Que ce qui posait problème à Bousquet n'en posait pas
à Papon. Que Sabatier et Papon ne se préoccupait que du cas des juifs français. Que
pendant la rafle de juillet, Sabatier inaugure une crèche. Il s'en désintéresse. Il a
laissé la bride sur le cou de Papon pour arrêter les juifs étrangers.
A la suspension d'audience, nous sommes tombés dans les bras l'un de l'autre avec Nicole
Grunberg, compagnons de la mémoire d'un jour, sans un mot, en silence.
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[Composant
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© Copyright 1997, J.M. Matisson