![]()
www.matisson.com/affaire-papon
site des parties civiles
![]()
Procès extraordinaire ou bien ordinaire ?
Procès d'un homme ou procès d'un Etat ? Procès d'une ville peut-être ? Et encore procès historique, procès mémoire, procès de Vichy... En définitive, le procès de Papon, pour crimes contre l'humanité, aura été qualifié de tout et de rien, jusqu'à mener l'opinion publique à la confusion.
Très tard, au regret des parties civiles, a eu lieu ce procès. Il a pourtant été exemplaire.
" NOUS LES PARTIES CIVILES, REPRESENTONS 1560 PERSONNES ( ) QUI ONT POUR SEULE SEPULTURE CETTE COUR D'ASSISES " dira Maître Levy, le 9 octobre 1997, 55 ans au moins après leur extermination. Alors même que le doute accroissait l'ampleur de son ombre sur les principes de liberté et d'égalité de notre Justice, cette dernière allait briller par sa décision de permettre à un présumé criminel contre l'humanité de comparaître libre...
Pour nous, parties civiles, ce procès est avant tout un devoir de mémoire.
Très tôt, nous avons senti sur notre dos le fardeau d'une chape de silence qui recouvre nos morts depuis 55 ans. Une sépulture faite par un oubli volontaire et public, érigé par l'État comme unique moyen d'un rassemblement, d'une "cohésion nationale". Chape de silence sur laquelle est fondée notre actuelle république... Allions-nous, parties civiles, nous les "victimes", réveiller les morts, rendre publique la "chose" innommable que l'oubli, après la collaboration, nous avait fait supporter ? Et, ce faisant, faire chavirer une certaine idée de la France ?
Non, le devoir de mémoire est la manifestation de la nécessité pour nous de faire le deuil désiré de nos morts. Un deuil républicain évidemment... Car le fardeau, que nous portons a pris son poids dans un oubli de cette chose publique : la dignité humaine, et devait, par-là, redevenir public.
Cette chape de silence, formée autour de nos morts depuis 55 ans, a laissé entendre quelques cris en 1981... Une fois entrouverte, elle nous imposait un travail de mémoire.
Enfants de la deuxième et de la troisième génération, juifs laïques, nous avons dû assumer ce poids, si typique de la judéité, la mémoire. Nous exprimons, ici, un droit fondamental, celui de faire le deuil de nos morts.
INTERNET ET HUMANITE
Ce travail, nous l'avons voulu très tôt, un travail de mémoire sur ce procès de la mémoire. Très tôt, nous avons choisi d'utiliser Internet pour nous exprimer. Nous ne craignions pas d'être bâillonnés, nous connaissions et acceptions l'effet pervers de la médiatisation... Mais parce que le procès a la dimension de l'humanité, il nous a semblé quInternet et le procès de Papon se rejoignaient dans cette dimension humaine que le vingtième siècle aura méprisé avec tant de force.
Internet, parce que c'est le seul moyen, avec la parole directe, d'impliquer les gens qui n'assistent pas aux audiences et qui pourtant se sentent concernés. Il ne s'agit pas alors, comme pour les médias, d'emporter les foules vers une opinion bien pensante, à chercher dans le banal quotidien, un quotidien extraordinaire ou à travestir un fait de justice en événement politique... Internet nous permet de "valider" une façon de voir, de faire partager une approche subjective, une expérience, des témoignages et de permettre à une dynamique de la relation humaine de se faire jour. Les êtres humains auxquels nous nous adressons et auxquels nos visiteurs se sont adressés veulent "être avec" et non "être à la place de" comme le proposent les médias classiques... Ils ne veulent pas d'une information froide, mais plutôt retrouver la chaleur d'un dialogue, d'une histoire racontée par les acteurs eux-mêmes et non par des intermédiaires professionnels tels que les journalistes...
Internet parce qu'il s'adresse à la planète de façon concrète et non plus conceptuelle.
Papon parce que l'homme, est un monstre froid au cur de pierre, un nouveau Golem, délaissé par son maître (l'Etat) des temps modernes, qui marquera son temps. Il sera sans aucun doute perçu par les générations futures comme l'archétype Kafkaïen du zèle excessif, du technocrate sans sentiment, sans haine, sans remords, du serviteur de l'Etat ; de celui qui, fonctionnaire par son activité, n'est plus que cela : il remplit une fonction, et doit donner l'image de sa fonction en abandonnant sa propre dignité d'homme (et celle des autres hommes) à la dignité bien plus haute de l'État...
Le procès Papon enfin, parce qu'il est celui d'un crime contre l'humanité, et qu'il concerne bien tous les hommes en leur dignité : il est l'exemple de ce qui advient à celui qui préfère l'ordre et la dignité de l'Etat à la sienne propre.
C'est en tout cas ce que nous disent les quelques 20 000 connexions qu'aura eu notre site (sans compter les 185 000 du site miroir aux Etats-Unis)
PARDON, CONSCIENCE ET JUSTICE ?
Ce procès nous aura permis de nous interroger sur le pardon, la conscience et la justice.
Le pardon est-il possible avant que les faits aient été reconnus ?
A qui les victimes peuvent-elles pardonner si on n'a pas admis qu'il y avait des bourreaux, et qui ils sont ?
En écho, on pourra opposer deux types de réaction.
Celle de la honte à travers Maître Varaut, Maurice Druon, le Révérend Père Lelong ou Henri Amouroux, qui demandent au jury de la Cour d'assises de la Gironde de faire acte de repentance envers Papon.
Le président Castagnède aura un jour cette réponse, " Maître Klarsfeld, il ne m'échappe pas qu'ici se trouvent les victimes de l'ignominie. Qu'ici, sur le banc des parties civiles, le cri de douleur l'emporte sur la douleur. ".
L'autre réponse vient de Simone Weil qui se disait prête à pardonner aux bourreaux nazis, mais posait fort justement la question corollaire " Qui demande pardon ? ".
A défaut d'excuses, de remords, il nous faut des explications, la connaissance et la reconnaissance des faits.
Reconnaître les faits, c'est faire acte de justice. Et pour nous, faire acte de justice, c'est enterrer nos morts.
Nous avons un besoin fondamental de faire le deuil de nos morts. C'est ce que ne comprennent pas ceux qui disent " Pourquoi si tard ? - Pourquoi 50 ans après ? ". Nous sommes hantés par les fantômes de nos morts. Nous aussi, nous aspirons au repos. Nous ne voulons plus, par exemple, comme Eliane, croire avec un désespoir fou, que ce sont nos parents qui rentrent des camps de la mort chaque fois qu'on sonne à notre porte.
Ce travail, Serge Klarsfeld l'a commencé avec son mémorial. Ce travail, nous l'avons poursuivi au cours de ce procès, épilogue d'un combat de 16 ans. La première plainte remonte à 1981 : dire les noms, les poser sur une page, les voir dans une liste de victimes, c'est déjà les enterrer un peu.
C'est aussi ce que nous attendons de la justice : terminer le travail de Klarsfeld. Les faits se suffisent à eux-mêmes. La vérité se suffit à elle-même.
Opposé à la justice, qui est forcément collective, nous voyons la conscience, qui est forcément individuelle.
Nous sommes de ceux pour qui la conscience individuelle et les devoirs qu'elle impose l'emportent sur la justice et l'obéissance imbécile à la loi. Etre soi-même, penser par soi-même plutôt que comme Papon : pleurer des larmes de crocodile un certain Noël 1943 et obéir aux ordres iniques, sans conscience, le lendemain matin.
Le pardon lui aussi a deux faces - une face collective, la repentance, et une face individuelle.
Alors, en l'absence de remords et d'excuses, pardonner pour cacher les faits, à la manière de Maître Varaut, de Maurice Druon ou d'Henri Amouroux, nous répondons : NON.
Pardonner, après connaissance des faits et sanction de la justice à la manière de Maîtres Zaoui et Levy, nous répondons : OUI.
LE FONCTIONNAIRE ET L'ERRANCE SANS FIN DES RESCAPES
Ce procès aura été l'arrivée finale de deux itinéraires, symptomatiques et symboliques, de ce procès en déshumanité.
D'un côté, c'est l'itinéraire d'un haut fonctionnaire drapé, protégé tout au long de sa vie par l'honneur, la fonction publique, la république, l'État et l'intelligence technocratique.
De l'autre, c'est l'errance sans fin des rescapés des camps de la mort, isolés, nus dans leur douleur jamais éteinte, réveillés par des cauchemars incessants (que représente si bien une personne présente sur notre banc des parties civiles que par respect de sa propre expression, je ne citerai pas. Elle est rescapée unique, solitaire des années les plus noires de la mémoire de Bordeaux, d'une certaine France, d'une Europe déshonorante).
Aujourd'hui, dans cette Cour d'assises, des mots forts résonnent sans cesse, prononcés par l'une des parties, ou par l'autre. Ce sont "Mémoire, Honneur, Humanité, Résistance, République, Espoir". Quand ils sont prononcés sans conscience, nous voyons qu'ils sont les pires et les plus haïssables ; mais aussi qu'ils sont promesses d'avenir lorsqu'ils sont prononcés dans le silence de notre conscience.
Nul ne naît victime : ce procès, en réalisant enfin le deuil impossible des victimes (que nous sommes), leur restitue leurs biens les plus chers : la dignité humaine et l'espoir d'une humanité réunies par la chaleur de relations libres,
Usha et Jean-Marie Matisson,
![]()