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Procès Papon onde de choc n°4 - Maurice David Matisson: la citoyenneté retrouvée La
photo jaunie d’un enfant d’une dizaine d’année, le regard droit
vers l’objectif, ses yeux noirs posés sur le monde, déjà avec une
tranquille assurance. Ce sont les années 30, celles de l’insouciance
adolescente encore, quand avec son frère aîné, Norbert, Maurice
David Matisson formait l’extraordinaire duo Bib et Bob, chanteurs de
variétés, illusionnistes, des enfants artistes.…
70 ans plus tard,
c’est ce même regard sans faiblesse que porte sur le monde et les
hommes, Maurice David Matisson, partie civile du groupe de tète contre
Papon avec Michel, Juliette, Esther, René, ceux d’ici, de Mériadeck,
la bande omniprésente, les coudes serrés, en bisbille souvent mais
toujours solidaires quand il s’agit de l’essentiel.. Bib,
l’aîné fit une carrière de violoniste. Bob, fasciné par Molière
voulut devenir comédien. Apprenti chez Dullin, acteur pour Raymond
Rouleau, metteur en scène et rôle titre d’un Ubu roi,
psychothérapeute, il utilisa toujours le jeu de l’acteur, les
jeux de rôle dans sa
pratique thérapeutique. Entre ce Bob prêt à
croquer la vie et le vieux monsieur malade du cœur, plus d’un demi-siècle
passé à combler ce vide, à mettre des mots sur la fracture, sur
la dénégation d’existence que fut la Shoah... M.D Matisson a perdu 8
des siens dans cette tragédie. Dans les années 10, les Matisson avaient
fui Riga en Lettonie, chassés par la persécution tsariste. Ils furent de
ces juifs russes qui en 14 comme en 39 se sont engagés pour défendre ce
pays des droits de l’homme, qu’ils avaient choisi pour cette qualité
là justement. En 40, M-D Matisson avait 14 ans, dans ses années
d’adolescence, il lui fallut grandir à marche forcée pour
prendre en charge les siens, assurer des replis, et combattre dans
la résistance jusqu’à l’ultime libération de la poche du Verdon. Pour
« ce juif français errant dans le siècle », le procès a
rendu aux victimes cette citoyenneté que les nazis et leurs servants français
leur avaient confisquée. Psychothérapeute, spécialiste du jeu de rôles,
auteur (avec Jean-Paul Abribat) d’un
important ouvrage publié
en 91 et intitulé « Psychanalyse de la collaboration »,
qu’il cite à plusieurs reprises dans le très long entretien que nous
avons eu et dont nous publions ici une partie seulement. D’abord,
comment avez vous apprécié la sanction et quel en fut le rôle pour les
victimes? La sanction est très
importante bien qu’elle le soit
moins que celle qu’on
aurait souhaitée. Mais la condamnation d’un haut fonctionnaire de Vichy
devenant par un tour de passe passe à la frigoli un ministre et pas des
moindres, ( je rappelle quand même qu’il
avait été pressenti pour être 1 er ministre dans les mois qui suivaient
la révélation de l’affaire), pour un homme comme cela, être condamné
à 10 ans, ce n’est pas rien. Pour les victimes, c’est très
important, d’abord parce que c’est la dénonciation d’un crime
abominable, « un crime de
bureau » comme le dit Gérard Boulanger. Mais derrière cela,
c’est tout le régime de Pétain qui est atteint. Car le statut des
juifs élaboré dés l’arrivée de Pétain au pouvoir, ce fut
l’annulation symbolique des juifs, et après on a pu les éliminer matériellement
si j’ose dire. Plus le droit d’être citoyen, plus le droit de
travailler, plus le droit au transport, plus le droit d’aller dans
certains cafés. Le Régent à Bordeaux affichait: « interdit aux juifs et aux chiens. » Cela prouve
qu’on n’était pas seulement des untermenschen
comme les Allemands disaient mais c’était la mort sociale telle que la
définissait une loi de 1854 qui s’appliquait aux grands criminels. A
peu prés ce qu’on faisait au Moyen Age
pour des lépreux et encore! Donc la sanction vient nous restituer
dans notre citoyenneté. Le lendemain de la sanction, j’ai d’ailleurs
enlevé toutes mes décorations de toutes mes vestes. Pourquoi? Parce que,
moi, en tant qu’homme je ne suis pas un porteur de décoration, je les
ai portées pendant 17 ans pour montrer que nous étions citoyens français.
Mais je n’ai plus rien à prouver maintenant, je suis redevenu un
citoyen français comme tout le monde. Et ça c’est extraordinaire car
on ne peut pas imaginer ce que représente pour un être humain le fait
d’être éliminé du regard des autres ou d’être montré du doigt,
d’avoir à porter l’étoile infamante, il faut savoir ce que cela
signifie. Moi je l’ai portée 16 ans, avec mes copains du lycée, mes
copains proches, pas de problème. Mais le premier jour où je l’ai mise
en allant au lycée de la Place de la République au Boulevard Bonne
Nouvelle, les regards étaient divers, indifférents, agressifs ou apitoyés.
La sanction donc vient nous ramener dans le champ de la citoyenneté car
quelqu’un qui est montré du doigt, qui est éliminé, qui se sent de
trop, il doit se dire quelque part» qu’est
ce que j’ai bien pu foutre, (
surtout quand on est un enfant), pour être châtié de cette manière. »
Et puis, 2 ieme point: ce que nous avons vécu pendant 17 ans. Les
gens ont cru que
le procès Papon, c’était du folklore qui n’aurait duré que
6 mois! C’est vrai que cela a été dur, pénible, une ascèse,
une psychothérapie à 400 personnes, vous et
moi y compris. Et pour les victimes, qui ont fait ce qu’elles
devaient, les victimes qui étaient là tous les jours, tous les jours, ce
qui montre l’ampleur de leur attente et aussi les raisons du succès de
la sanction. Au prix de tout cela, se sont révélées des solidarités,
des mises au clair historiques. Et tout cela fait que les plaignants sont
sortis du procès Papon non en cocorico: « j’ai gagné », mais seulement avec le sentiment d’y voir
plus clair dans leur passé, d’avoir appris des choses sur leurs
parents... Pourtant,
vous considérez que
le traumatisme des victimes et de leurs descendants n’avaient
pas été pris assez en charge par le procès.
Ce n’est pas seulement les victimes, c’est toute la France. Il
y a un non-dit qui est inhérent à l’ampleur de l’horreur. Moi
personnellement, cela a été un peu différent, ce qui explique que tous
mes enfants se sont portés partie civile parce que j’en ai toujours
parlé chez moi. Pas en tant qu’ancien combattant rabâchant mais pour
les informer. Car je savais du fait de mon expérience professionnelle
combien l’ignorance des traumatismes des parents et des grands-parents,
lorsqu’ils ne peuvent pas être élaborés psychiquement par leurs
enfants peuvent être la source de troubles plus ou moins importants. Or même
dans ma famille, pour certains enfants qui me l’ont « reproché »
( je l’ai évoqué dans mon livre Psychanalyse de la résistance), je ne
les aurai pas assez informés sur l’affreuse tragédie que notre famille
avait vécue, malgré
l’effort que j’avais pu faire en ce sens. C’est qu’en effet, quand
une violence historique de cette ampleur s’abat sur un individu, la
scission psychique qui se produit sur le plan émotionnel devient prédominant
par rapport au sens même du contenu de cette violence. C’est pourquoi
j’ai déploré que durant le procès, l’avis d’un expert sur ces
questions ( comme Tobie Nathan ) n’ait
pas pu se faire entendre Si la plupart des médias ont donné une large
place à la souffrance exprimée par les parties civiles, rares sont ceux
qui ont tenté d’expliquer la nature de cette souffrance sauf le Monde
qui a publié une page entière sur ce thème.. ...
Comment
l’avez vous vécu dans votre propre famille? Vous avez beaucoup de
victimes directes, des trous dans votre arbre généalogique. Bien sûr, c’est
pourquoi, avec mon épouse quand nous nous sommes mariés, (dans un mois
nous fêtons nos noces d’or), nous nous sommes dit: nous aurons
5 enfants. Chez moi, on était 4, chez elle 3, on en voulait 5,
c’était la volonté de redonner vie à cet arbre secoué par l’orage
et dont des branches avaient disparu. Chez mes enfants, le même phénomène
se reproduit. Ma fille aînée a 3 enfants, mon fils aîné en a 4
alors que pour leurs conjoints, cela n’était pas évident. Vous
vous définissez dans votre livre comme un juif français sans religion
errant dans le siècle... ... La première raison du juif français, c’est
que je suis né là dedans, un peu comme Astérix et la potion magique.
J’ai baigné toute mon enfance dans les récits de guerre de mon père,
il avait fait la guerre de 14 depuis le premier jour et jusqu’à
l’armistice et même un peu plus! Il s’est comporté vaillamment, en
tout cas ses citations, sa croix de guerre le montrent pour nous. Il n’y
a jamais eu de problème, même pas du fait de la langue russe, que
parlaient mes parents. Quand ils sont arrivés en France, ils ne parlaient
que le Russe, ma mère parlait un peu de polonais et d’allemand, mon père
aussi un peu d’allemand mais c’est surtout à travers le yiddish.
Pourtant dés qu’ils ont eu des enfants, on parlait français à la
maison, le Russe était réservé aux moments où il fallait dire des
choses qu’on ne devait pas comprendre. La lumière s’est faite
le jour où mon père d’un air très
content disait à ma mère « malick
! malick ! » j’ai fini par savoir que cela voulait dire: regarde
le petit ! . On était vraiment installé en France et mes parents se
sentaient français bien que mon père n’ait été naturalisé pour des
raisons matérielles qu’après la libération. On le lui avait déjà
proposé après la guerre de 14/18.
Au niveau de l’absence de religion,
même chose, mon père faisait partie de ces juifs sans religion qui étaient
beaucoup plus nombreux qu’on ne le croyait. Mon père appartenait au
Bund, c’était un mouvement révolutionnaire plus proche des
bolcheviques que des mencheviks, ce qui les séparait, c’était la judéité.
Mon père était comme des milliers de juifs européens, les ashkénazes,
des révolutionnaires. Quand on voit ce qu’est Israël aujourd’hui,
avec ses intégristes religieux, on a oublié que ceux qui
l’ont constitué étaient tous des révolutionnaires non
religieux. D’ailleurs la résistance
des kibboutz le montre. A la maison, on allait à la synagogue une fois
par an parce que ma mère était
plus superstitieuse que
religieuse et fille de rabbin. Elle avait l’impression de trahir son père
si pour Yom Kippour, au moins, on
n’allait pas à la synagogue. Mon père qui était un brave homme, ne
voulait pas d’histoire avec sa femme, alors on y allait.
Le juif errant, c’est vrai que j’ai erré. Parti de
Bordeaux, j’avais 6/7 ans, ensuite
Paris, notre errance pour nous sauver en 1942 avec les petits
enfants de ma sœur déportée. Après, pour moi, ce fut la guerre, et
ensuite il a fallu que je me coltine... avec la vie! A 20 ans, je
n’avais pas le bac, j’avais un niveau de bac, mais je n’avais pas le
bac, je n’avais pas de métier. Mon métier, avant guerre, c’était
d’être enfant artiste mais à la libération ce n’était pas possible de
continuer dans ce sens car
tout en France était à reconstruire. Alors j’ai fait du théâtre
amateur et engagé et j’ai erré du point de vue professionnel. Au début,
j’ai travaillé avec l’armée américaine, mais le deuxième jour, je
suis parti, j’étais assez caractériel, il
ne fallait pas me marcher sur les pieds. J’avais trouvé un
emploi pour faire l’inventaire des conserves américaines qui partaient
en camion de Bercy. Il y avait des quais, des camions, je
baragouinais un peu d’anglais c’était assez facile. Le lendemain de
mon embauche, j’ai du faire
une petite erreur et le gradé américain s’est permis de me dire : » Ah
vous! les Français, tous pareils... » il a à peine eu le temps de
finir sa phrase qu’il avait mon poing sur la figure, il est tombé entre
deux camions et le soir j’étais remercié. A l’époque, c’était
comme çà. Après, j’ai travaillé comme chasseur dans un cabaret de Montparnasse qui était
tenu par un mac très sympathique, du milieu corse. Mais, ça c’est fini
de la même façon, j’étais très instable, je ne suis resté que
quelques jours. Il a fallu que je trouve du travail. En 1947, comme rien
ne se révélait à Paris, je suis revenu à Bordeaux avec mon parrain,
qui m’a dit : « Viens, on va se débrouiller.
» Là, j’ai saisi une deuxième chance, celle de rentrer au journal
les Nouvelles de l’époque, C’était pas Sud-Ouest mais il le serrait
de prés quant au nombre de lecteurs. Grâce à mon travail je me suis
retrouvé secrétaire de rédaction à la «Une «. C’est enviable,
j’avais appris le métier de journaliste, je pensais bien continuer. Je
suis resté au journal 8 ans. Mais c’était un peu l’enfer! On partait
une fois que la dernière édition était tombée, sur le coup de deux
heures du matin. Quand il y avait un match, comme celui de Cerdan en 1947
c’était 4 heures et à sept heures il fallait réembaucher. Et puis, on
était peu nombreux, nous étions des militants. Jusqu’au moment où mon
cardiologue m’a dit « petit, tu
changes de métier ou tu es mort dans six mois ! » Ce fut une
catastrophe! C’est pourquoi j’ai employé le mot errant. car j’ai dû
faire beaucoup de choses. Je suis allé me reposer à Noyon
dans l’Eure où vivaient mes parents et là j’ai rencontré
quelqu’un qui y était établi avec sa famille depuis des années. Il
avait été résistant et dans ma compagnie pendant la guerre. Il était
VRP, et vendait des engrais là-bas en Picardie chez des fermiers à la tête
de milliers d’hectares. Il me dit : « tu verras, c’est bien, on se la coule douce, quand on connaît
les gens, tout
se fait par téléphone... » Le commerce, c’est pas mon truc
mais quand même, à l’époque j’avais 3 gosses, et il fallait bien
faire bouillir la marmite. Je me lance donc dans l’engrais jusqu’au
moment où j’ai eu un emploi d’éducateur, J’ai trouvé une voie que
j’ai poursuivie jusqu’au bout. Il a fallu que je passe des examens: éducateur,
puis éducateur spécialisé en 1960. A l’issue de mes examens, mes
profs m’ont dit de continuer. C’est comme ça que j’ai commencé mes
études de psychologie, j’ai passé ma licence. Il n’y avait pas de maîtrise
à l’époque, on passait une licence en 5 certificats, avec propédeutique
Mais avant, il m’a fallu réussir l’examen d’entrée en fac et
j’ai continué la licence, puis une thèse qui correspondait au DESS
d‘aujourd’hui et enfin
mon doctorat que j’ai passé dans les années 70. Quand je dis errance,
c’est pas un vain mot. Vous
décrivez là l’errance sociale et professionnelle, mais il y eut aussi
ce traumatisme initial? Du
fait de ma profession mais aussi du fait de ce que je ressentais à l’époque,
en 1962, j’ai commencé une psychanalyse. Elle s’est poursuivie
jusqu’en 1974 en 3 tranches. Elle n’a pas tout réglé mais disons
qu’elle m’a permis de prendre un peu de distance avec ce que m’était
arrivé. Et puis en 1964, j’ai entrepris une seconde initiation qui
n’est pas terminée, ( elle ne peut se terminer que les pieds devant )et
sur laquelle je ne veux pas m’étendre mais les gens de Bordeaux me
connaissent assez pour savoir de quoi je parle... J’ai pu installer
cette errance socio-économique et ma conception des choses dans ma manière
d’être. C’est à dire que je me sens plus au service des gens que
parmi les gens pour me servir d’eux et ça c’est un sentiment
merveilleux. Même au niveau de ce qui s’est passé durant le procès,
ma prudence de langage et même ma vivacité de langage n’ont jamais dépassé
les limites de ce que j’appellerais la compassion même vis à vis de
Papon. Vous
êtes aussi, dites-vous dans votre livre «Matisson, le fils de Mathieu»,
celui qui porte sa blessure à son côté, Oui, il s’agit de mon cœur.
Ca date de l’époque, j’étais très jeune, où je faisais de la danse
russe. Une vraie danse russe, pas un truc de gosse! Je faisais des sauts
d’un mètre, cinq tours sans mettre les pieds à terre, c’était une
performance que mon père m’avait transmise. La cardiologie à l’époque,
c’était rudimentaire» Jamais plus de sport» m’avait-on dit. Ca, ça m’a gêné. Je
faisais malgré tout de l’escrime comme tous les jeunes Même pour
m’engager dans l’armée, il a fallu que je mente. Il est vrai que le
contrôle médical à l’entrée dans l’armée à cette l’époque
n’était pas exigeant. Cette histoire de cœur m’a suivi longtemps.
D’abord en 1952 ou 53 quand j’ai dû arrêter mon activité de
journaliste que j’espérais pratiquer toute ma vie. Et ensuite en 1980,
j’ai du subir une opération à cœur ouvert, je n’avais pas 50 ans.
Malgré cette valve en carbone carbone indestructible j’ai du subir en
1994, une deuxième opération à cœur ouvert Vous
êtes psychothérapeute. Vous avez donc
un regard analytique sur cette période. A propos de la Shoah,
Rothko, le peintre juif russe, exilé aux Etats unis,
disait qu’on ne pouvait plus, après la Shoah représenter
l’humain
? Je lui donne raison.
Lanzmann, l’auteur du film « Shoah » le dit très bien: on
peut trouver toutes les explications historiques, c’est vrai, il y en a,
on l’a vu au procès, on
peut ramifier les choses; mais ce qu’on ne peut pas expliquer, c’est
l’horreur du passage à l’acte. La manière dont ce passage à
l’acte s’est effectué. Je suis contre tous les génocides. Il y a eu
les Khmers Rouges et Pol Pot, énorme du point de vue du nombre de
victime. On peut parler du Rwanda aussi. Je suis de toutes les actions
autant que je le peux contre cette nature du mal qui prend des dimensions
extravagantes qui fait qu’on ne peut plus se représenter l’homme après
ça. Mais, la différence avec la Shoah et je ne dis pas pour dire : la Shoah etc. parce que je suis juif, non. Mais quand on a bien étudie la manière dont les nazis ont systématisé et industrialisé la Shoah, la façon dont ils ont officialisé dans leurs textes légaux qui la justifient, toute cette machination fait que c’est un génocide hors de proportion et impensable. Voilà, c’est de l’ordre de l’impensable. Et je voudrais dire à ce sujet ce que je répète mais qu’on n’entend pas, en général pour des raisons religieuses, autant chez les juifs, chez les chrétiens, que chez d’autres et que je ne supporte pas, c’est l’emploi du mot holocauste. La Shoah n’a rien à voir avec un holocauste car on laisse entendre ainsi que les assassins seraient les officiants d’une cérémonie religieuse alors qu’il s’agit de vulgaires brigands représentatifs de ce qu’il y a de plus criminellement diabolique dans la nature humaine. Le génocide lui qualifie bien le crime commis par les nazis sans aucune connotation métaphysique.. Il s’agit d’une violence historique sans précédent et donc irreprésentable dans l’esprit humain. C’est une espèce de cataclysme qui s’abat. C’est un peu ce qui nous est arrivé. Quand il y a une espèce de cataclysme qui s’abat non pas sur « les individus » mais sur un individu, sur chacun, on est tout seul. On ne sait plus où on est et comment? C’est que le psychisme de l’individu subissant cette scission interne a perdu le contenu de ce qui s’est passé. Il en conserve la forme, le contenant qui a pris la place de tout le contenu. La forme de la déflagration historique prend le pas sur le souvenir de l’événement lui-même Et après dans sa vie quotidienne, elle se transmet, d’abord, elle travaille le sujet, ensuite, elle se transmet. C’est pourquoi, les voies habituelles de la psychothérapie sont insuffisantes, le procès de Papon lui, a joué ce rôle de remise en question de ce contenant en redonnant sens à ce contenu oublié, lui-même.
Vous
évoquez là la capacité à s’en sortir individuellement mais la Shoah
pose aussi le problème du devenir de l’Humanité, la question de
l’Humanisme. A ce propos Georges Steiner
parle de « transgression du principe de vie par le passage
à la mort », ajoutant : « la raison ne nous donne aucune protection
contre l’inhumain.
Laissez-moi vous dire qu’il ne
faut pas aboyer avec les loups et ne pas bêler avec les moutons ou
si vous préférez une formule plus fine, il ne faut pas bêler avec les
loups et aboyer avec les moutons. Il ne faut pas être suiviste ni vouloir
abaisser les autres. Il faut être clair. Je ne suis pas un individualiste
mais je refuse le communautarisme particulariste, l’appartenance
dogmatique C’est d’eux que vient la barbarie. Il faut être capable de
franchir les frontières qui nous séparent des autres. Par exemple, ce
qui se passe en ce moment avec ce que d’aucun appelle « les
bougnoules », « les bicots » comme on disait « les
youpins », ça m’horrifie, Et là, je serais prêt à reprendre un
flingue et pourtant chaque
homme peut comme ça se laisser aller naturellement à ses pulsions de
haine. La seule solution c’est de se sentir à la fois seul en tant
qu’unité de vie et à la fois solidaire par rapport à l’univers Il
faut accepter l’idée que l’univers prime sur le reste. Il faut
accepter que la rivière soit de l’eau qui coule aussi bien en France
qu’en Allemagne, que la terre n’est pas un drap qu’on se dispute. Je
ne suis ni pour la loi du sang ni pour la loi du sol, je suis pour la loi
qui permet à un être humain de vivre là où il se trouve, paisible et
au travail. C’est la seule vérité profonde et c’est cette vérité
qu’on est en train de brûler aujourd’hui avec les clans, avec le
communautarisme excessif, y compris le juif. En revanche, je ne suis pas
du tout contre le fait qu’on puisse appartenir, se sentir appartenir à
la France sans en faire un nationalisme étroit : « je
suis français donc je méprise
les autres et à la limite je les tue « Non! Mon meilleur ami,
un grand écrivain occitan, Félix Castan, que je connais depuis 1944,
travaille pour l’Occitanie mais pas d’une manière étroite et bête.
Pour lui, il y a des êtres humains qui partagent une même langue, une même
manière d’être, de vivre. Derrière ça, il y a tout un réseau
social, c’est quand même l’Occitanie qui a inventé la relation
politique avec les citoyens et qui s’est opposé à la nationalisation
des êtres. Refusant le cléricalisme, j’accepte qu’on soit juif,
qu’on soit arabe mais en regardant l’autre comme un frère, pas comme
un ennemi. On nous rebat les oreilles avec « tu
aimeras ton prochain comme toi-même,» la formule hébraïque est encore plus
exigeante qui dit » tu aimeras ton
lointain, leera, leera , ton lointain comme
toi-même. » Plus l’autre est loin, plus tu dois t’en
rapprocher, apprendre à la connaître pour mieux l’aimer. Je crois que
là est l’antidote et c’est pourquoi j’ai beaucoup d’espoir pour
l’avenir malgré les difficultés du présent qui pourraient nous rendre
pessimiste. Vous
parlez, le cas échéant de reprendre aujourd’hui les armes mais à l’époque,
vous les avez prises. Et vous avez tenu à rappeler, pendant le procès,
qu’il y avait des juifs qui avaient été des résistants, des
combattants? Tous
les mâles du procès sont passés par la résistance. Il est vrai que
c’était plus difficile pour eux d’éviter cet élan patriotique que
pour d’autres. Je ne veux pas dire que les autres étaient des moins que
rien. On sait bien: tous les français n’ont pas été des résistants.
Je veux signifier que j’ai moins de mérite en tant que juif que par
rapport à certains qui auraient
pu rester chez eux tranquilles et qui ne l’ont pas fait. C’est bien
cela que je reproche à Papon. Si Papon avait, du fait même de ses
origines politiques, qui étaient les mêmes que celles de Jean Moulin,
s’il avait eu la lucidité de se dire: j’obéis à Londres, je ne peux
pas servir Vichy, il serait
resté un homme honorable et non pas un gesticulateur du langage qui veut
faire croire que, parce qu’il a des titres, il est exonéré de toutes
ses vilenies. Il n’y a pas de raison d’état excusable quand il
s’agit de la vie d’un homme et à fortiori de toute la population
juive de Bordeaux. La raison d’état, la raison d’appartenance à un
journal, d’appartenance à l’establishment,
pour moi ça n’existe pas. Voilà le sens de ce que j’appelle dans mon
livre la victoire des David de Meriadeck sur
les Goliath... Ceux
qui ont porté ce procès, ce sont ceux de Meriadeck? Oui,
ma famille a été le starter.
C’est ma mère, ma cousine Fogiel, mon fils Jean -Marie et moi, et très
vite derrière mes neveux, mes nièces, 10 en tout qui furent les premiers
plaignants déclencheurs du procès comme Michel Slitinsky en a été le déclencheur
dans l’opinion publique. Tous des gens de Mériadeck. La communauté de
Meriadeck s’était mise en porte à faux vis à vis de la communauté
juive de Bordeaux qui était tenue par des gens qui étaient riches et
partageaient la même conviction séfarade de la religion pratiquée en
Afrique du Nord. Mais les ashkénazes, c’étaient des gens comme mes
parents, ils arrivaient d’Europe Centrale ou comme mon père de la
guerre avec son pécule de démobilisation. Pas de maison, pas de meuble,
pas d’argent, ils se retrouvaient naturellement là où c’était le
moins cher de se loger : à Meriadeck. Les gens de Meriadeck, pour la plus
part, c’était des gens comme ça. C’étaient les banlieues
d’aujourd’hui. Des banlieues au sens où il y avait de la bagarre à
Meriadeck. C’était l’enfer pour un enfant de mon âge, j’avais 4
ans à l’époque, c’était l’enfer mais en même temps il y avait
une communauté de fraternité entre les êtres. On se demandait pas si on
était juif, catholique, arabe, on jouait ensemble, on partageait les mêmes
jeux et les mêmes lieux.
L’enfer?
L’enfer, c’était les maisons
closes quand j’allais à l’école Anatole France, Il y avait 5 ou 6
bordels rue Dalon et des régiments
de Sénégalais qui faisaient la queue. L’un rentrait quand l’autre
sortait. Les enfants que nous étions ne comprenaient pas bien de quoi il
s’agissait. Mais peu à peu, par la rumeur, on a compris. Il y avait
aussi des crimes, des
gens qui se faisaient égorger, j’en ai vu. C’était vraiment une
horreur pour un enfant, on a du mal à se l’imaginer. Mais par contre,
quand quelqu’un était dans la mouise, on avait pas besoin d’aller au
bureau de la mairie ou ailleurs. L’un sortait son chapeau et chacun y
mettait un billet ou deux et ça tournait. Le soir, la famille avait de
quoi manger pendant 8 jours. Je veux dire qu’il y avait du cœur et un
sens de l’honneur. A Meriadeck, quand on avait donné sa parole, on
avait pas besoin de l’écrire sur un contrat. Vous
avez
conclu tout à l’heure
sur ce pessimisme face à la situation actuelle. Quel regard portez-vous
sur votre propre histoire, comment vous a-t-elle constituée? Je vais vous donner un
regard de thérapeute. Tout être humain peut bénéficier d’une analyse
ou d’une thérapie, si elle est menée comme il le faut, par des gens
qui viennent se former ici, ( au Circe), des psychiatres, des
psychologues, des assistantes sociales, qui le font depuis 28 ans. Tout être
humain qui souffre peut bénéficier d’une analyse ou d’une thérapie.
Pour bien former ceux qui s’occupent des autres, il ne faut pas les
enfermer dans des vues dogmatiques mais créer pour eux un lieu où ils se
sentent écoutes par personne qui a de l’expérience dans ce domaine.
Tout être humain qui souffre
doit pouvoir bénéficier d’une thérapie, ces personnes souffrant de
traumatisme plus ou moins grand, des êtres incapables de se relier aux
autres, sans être autistes forcément, mais incapables de nouer des liens
humains, et qui se ferment dés que les autres approchent ou répondent
par l’agressivité. Ce sont
des gens qui souffrent parfois le martyr. Parmi les patients que j’ai
connus, ceux qui étaient le plus dissociés ont parfois réussi à se libérer
de leur souffrance. Pourquoi? Il y a les gens qui souffrent parce qu’ils
sont étouffés, étouffés par leurs parents, par leur milieu. Ils ne
supportent pas cette espèce d’étranglement, ils mettent un temps fou
à se défaire de cette impression d’être assiégé dans leur château
personnel. Souvent, ils s’en sortent plus ou moins bien alors que la
personne dont les murs sont totalement délabrés, et où on peut pénétrer
de partout, fait l’économie de résister. Elle n’a plus besoin de
faire tomber les mauvais murs ou ressentis comme tel et elle débouche
souvent vers une indépendance d’esprit et une ouverture vers les autres
moins hésitante. Je crois que pour les juifs, ils se sont retrouvés après
la Shoa dans une maison où il n’y avait pas de mur et où ils se
sentaient à tout vent! Entretien
Jean-françois MEEKEL Encadré
C.I.R.C.E: Centre d’Initiation à la Relation par
la Créativité et l’Expression fondé par M.D Matisson en 1971, un lieu de recherches autour du psychodrame qui
s’adressent à des gens déjà engagés dans des pratiques thérapeutiques.
De nombreux textes ont été publiés aux Editions du CIRCE ainsi que des
cahiers du même nom.
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