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L'arnaque des repentances

Contribution de Jean-Jacques Delfour, ancien élève de l'Ecole Normale Supérieure de Saint-Cloud

Quelles que soient les intentions assurément louables des personnes et des institutions qui font acte de repentir, hier cette entité problématique qu'est la France en la personne du président de la république, plus récemment la hiérarchie française de l'église catholique et le corps des policiers, demain l'ordre des architectes, le corps des juristes, des avocats, il reste que ces déclarations de repentance font problème : elles font écran.

D'abord un écran de publicité. En effet, reconnaître que l'institution dont on relève et qui définit son propre statut social a été peu ou prou antisémite ou collaborationniste, c'est, nonobstant le désagrément immédiat, s'afficher comme moralement digne si ce n'est responsable. C'est s'inscrire soi-même et son institution dans un plan moral où le crime et la complicité du crime sont compensés par la déclaration de repentance.

Ensuite un écran de fumée. Car reconnaître un repentir n'est pas avouer un crime. S'estimer susceptible de repentance n'est pas reconnaître une culpabilité. C'est précisément l'esquiver. En effet, le repentir parce que moral tient lieu à la fois de jugement juridique et d'expiation des actes criminels ; il en tient lieu, c'est-à-dire ils les représentent au sens où il permet d'éviter qu'ils ne se présentent réellement. On alléguera que le but est de se repentir non pas pour faire semblant d'avouer et d'assumer mais parce qu'il est impossible d'assumer juridiquement et judiciairement les crimes en question. La réponse à une telle difficulté semble difficile.

Certes, personne ne songera à réclamer, sinon par provocation, l'inculpation de ceux qui aujourd'hui reconnaissent que le corps dont ils sont les représentants partiels a été jadis criminel. Certes le Nouveau Code Pénal a institué la responsabilité des personnes morales. Dans ce cas, étant donné l'imprescriptibilité des crimes contre l'humanité, toute institution ayant collaboré pourrait être attaquée au pénal. La non-rétroactivité générale des lois empêche apparemment cette procédure (la rétroactivité de la qualification de crime contre l'humanité est l'exception qui confirme la règle). Mais les institutions, les « personnes morales », pourraient être poursuivies pour recel de crime contre l'humanité. Une telle procédure demeure donc tout à fait possible dans l'avenir. La question de l'esquive du judiciaire par le moral demeure donc ouverte : la contrition est sans doute moins douloureuse que la prison. Mais si les personnes responsables sont de plus en plus rares, il est toujours possible de poursuivre au pénal ceux qui ont personnellement profité de ces crimes, et les institutions qui s'en sont rendues coupables.

C'est pourquoi l'analyse doit porter sur le fond. Il y a certes de nombreux cas où le repentir est sincère et correspond à une conscience aiguë de la dette morale. Le problème est que, une fois la repentance faite, il semble impossible d'en demander davantage. C'est d'ailleurs la finalité du repentir dans la transaction sociale catholique : le repentir correspond strictement au processus intime qui a conduit à la faute. Ainsi, celui-là fait équilibre à celle-ci. L'homéostasie de l'ordre social est ainsi assurée grâce à cette égalité de valeur posée entre l'acte criminel et l'acte verbal du repentir.

La déclaration de repentance apparaît alors comme une stratégie habile de contournement de sa responsabilité : habile parce qu'elle consiste apparemment à l'assumer, mais d'évitement dans la mesure où l'acte de parole permet de se dispenser de tout autre acte réel qui changerait le présent et l'avenir des victimes ou des enfants des victimes. A cet égard, la décision du juge bordelais de remettre en liberté Papon peut être considérée comme une tentative de « moraliser » la procédure judiciaire, non pas au sens où elle la sauverait d'une improbable immoralité mais au sens où elle en dissout la force juridique. En effet, cette étonnante décision a pour conséquence, en vertu du code procédure pénale, que l'accusé sera libre même s'il est condamné par le jury d'assises, le pourvoi en cassation étant suspensif. N'est-ce pas là un moyen de transformer la condamnation judiciaire du jury en une condamnation simplement morale ?

On objectera que Papon ne peut être tenu pour responsable de tous les actes criminels commis sous le régime pétainiste ; et qu'ainsi sa mise en liberté et l'impossibilité d'être incarcéré à la suite du verdict sont susceptibles de compenser cette apparente injustice. Mais la conséquence réelle est surtout que le jugement judiciaire perd alors toute effectivité, il n'a plus aucun effet sur la réalité. Il semble que le juge n'a pas voulu désavouer une protection politique multi-décennale du criminel, entérinant l'obscène soumission de l'autorité judiciaire, judicieusement nommée ainsi pour signifier qu'elle n'a pas de pouvoir.

Cette « moralisation » du procès judiciaire conduit surtout à faire que la force n'est pas à la loi. Cette interprétation morale fait d'autant plus scandale qu'elle fait suite à une trop longue protection des criminels sous les 4e et 5e République. Ainsi tout se passe comme une répétition du processus qui a conduit à Vichy. A savoir que la force n'est pas à la loi mais à ce qui émerge en force des murs, en l'occurrence une pulsion antisémite déjà ancienne en France au moment des années 30. L'église catholique a déjà manifesté sa préférence pour le règlement moral des crimes en soustrayant un Touvier à la justice judiciaire au profit d'une justice divine heureusement impénétrable pour le criminel. C'était d'ailleurs assez logique puisque le juif est le criminel par excellence, puisque présumé déicide. Il reste qu'il est à la fois immoral et injuste au sens juridique de s'espérer quitte par une déclaration de repentance.

Si l'on veut une comparaison éclairante, que l'on songe à ce qui se passerait si le colonialisme faisait l'objet d'une repentance. Suffirait-il que les nations colonialistes priassent les nations colonisées de bien vouloir leur pardonner ? Ne serait-il pas scandaleux qu'elles s'en contentassent ? Ne serait-il pas d'une élémentaire justice que de contribuer au développement de ces pays dont l'Occident a pillé les richesses, détruit les cultures, exploité les ressortissants plus brutalement encore que des animaux ? On remarquera que c'est le cas, à condition d'oublier à quel point le néocolonialisme continue d'exploiter sans vergogne les pays prétendument libérés et indépendants. Les crimes coloniaux et néo-coloniaux, qui sont des crimes contre l'humanité, devraient être « suivis » d'une intense activité de soutien et de don aux nations et aux cultures colonisées. L'absence de plainte au titre du droit international de la part de leurs ressortissants ou de leurs descendants, est imputable principalement à l'efficacité du contrôle occidental.

La violence coloniale, assurément aussi inouïe en son temps que celle des criminels nazis, est analogue à la violence antisémite : dans les deux cas il s'agit de faire disparaître la personne de l'exploité et de s'approprier intégralement les diverses richesses qu'il a produites et qu'il possède. Dans les deux cas, cette violence est masquée par des alibis racistes. L'anesthésie, ou plutôt l'absence de pensée, est aujourd'hui tel qu'il paraît à beaucoup excessivement idéaliste de considérer que les descendants des pays colonisés, devraient bénéficier d'une sorte d'action affirmative autre que purement verbale.

La repentance serait à la fois sans effet et sans justice parce qu'elle consiste en un traitement moral plutôt que judiciaire et juridique du problème historique de la complicité de crime contre l'humanité. Un traitement moral religieux, spécialement de type catholique. C'est pourquoi la pullulation de la repentance est bien plutôt le symptôme de l'assomption catholique d'un problème qui exigerait d'être assumé de manière judiciaire et historique, c'est-à-dire par des actes réels et des faits plutôt que par des formules verbales ou du performatif.

Les juifs français, pratiquants ou non, comme ceux qui se sentent concernés par cette question se sont laissés piéger par ce traitement moral, principalement parce qu'il permet de considérer le problème de la Shoah, mais aussi d'éviter de l'assumer au motif que c'est déjà bien de l'avoir pris en considération. D'autre part parce que la philosophie du judaïsme intègre le crime comme à la fois un événement d'ordre moral et d'ordre humain, le crime impardonnable ne pouvant précisément qu'être pardonné (cf. Abecassis A., L'acte de mémoire, in Le pardon, Briser la dette et l'oubli, sous la direction de O. Abel, Autrement, 1991, pp. 137-155).

Certes on pourrait admettre que la coïncidence du procès Papon avec les efforts de restitution d'une partie de leurs biens aux victimes de la Shoah signifie une liaison positive du judiciaire et de la réalité historique. Mais ceux-ci correspondent bien plutôt à un moment de révélation. Le scandale de la collaboration financière et industrielle avec le nazisme et celui de la rétention par les différentes institutions bancaires européennes n'est nullement un moment second, si l'on veut bien nommer premiers les moments d'apparition et de manifestation d'un crime et seconds les moments qui concernent son traitement et règlement judiciaires.

En réalité, le parallèle entre le procès Papon et l'apparition du scandale des comptes juifs en déshérence manifeste plutôt l'incroyable capacité des responsables européens, tant politiques que financiers, de cacher à la fois les coupables et les preuves de leur culpabilité. Si jamais les banquiers suisses acceptaient de faire acte de repentance, on s'apercevait mieux du caractère captieux et trompeur de cette fameuse repentance : ils paieraient avec des mots, dont le commerce est assurément moins ruineux que celui des actes ou celui des richesses. Ils ressembleraient alors comme des frères aux grands politiques français qui, du général de Gaule au président Mitterrand, ont tout fait pour éviter un traitement historique adéquat de la question de la culpabilité française en recouvrant tout ce passé présumé tel d'un prestigieux voile de fumée.

Présumé en effet car ses conséquences ne cessent de se propager année après année, sous la forme d'une souffrance inouïe pour les survivants et leurs descendants, sous la forme d'une menace raciste et antisémite affirmée par l'extrême droite néo-vichyste, sous la forme d'une confusion considérable au sujet de la différence entre droit et morale d'un côté, entre morale et religion de l'autre côté. La perpétuation de cette situation difficile jusqu'à son pourrissement, jusqu'à ce qu'elle devienne inextricable, passe néanmoins presque inaperçue grâce à cette domination de l'idéologie catholique. Car la repentance est toujours possible. Ce n'est pas un moindre génie de cette vénérable institution que de récupérer constamment le crime à des fins d'édification. Tuez, tuez donc, et avec barbarie encore : il en restera toujours quelque chose. En effet, plus le crime est grand, plus la repentance est magnifique. C'est là un principe d'économie bien ordonnée, typique de la logique du christianisme. Il serait temps d'inventer autre chose, ou bien d'y croire enfin un peu, à ces fameux droits de l'homme, en se souvenant que l'apostolique et très romaine église catholique, jusqu'à Vatican II, les considérait comme une idéologie hérétique.

Jean-Jacques Delfour, ancien élève de l'Ecole Normale Supérieure de Saint-Cloud

 

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© Affaire Papon - JM Matisson

Page mise à jour le 28/08/03 10:14

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