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Radio Londres BBC, 1942-1944
8 Juillet 1943
21 heures 30 - 22 heures
LES FRANÇAIS PARLENT AUX FRANÇAIS
Paul Bouchon
Un témoignage sur le
massacre des juifs.
Pour la presse de collaboration,
l'existence des camps de concentration est une invention de la dissidence.
L'opinion sait mal ce qui s'y passe. Mais, dès décembre 1942, les renseignements ont
été suffisamment concordants pour motiver une déclaration solennelle des Alliés. En
Pologne, des fourgons à gaz fonctionnaient déjà et quatre grands centres
d'extermination étaient en cours d'installation à Belzec, Sobibor, Treblinka et
Maidenek. Dans les trois premiers camps, il n'y avait même pas de commandos de travail,
sauf ceux chargés de dépouiller les cadavres. Un cinquième camp, Auschwitz, va pouvoir
anéantir 12 000 victimes par jour quand le gaz " cyclone B " y remplacera les
chambres à oxyde de carbone. Cette liquidation - qui fera 6 millions de victimes - est
secrète, mais ne se fait pas sans révoltes : à Varsovie, le ghetto a résisté de
janvier à mai ; à Sobibor, en octobre, 300 détenus parviendront à fuir après avoir
tué leurs gardes S.S. ; mais, à Lvow, en juillet, il ne reste officiellement plus un
seul juif.
Bouchon :
Tout à l'heure, Jacques Duchesne va vous lire un terrible document, un
document qui révèle des faits d'une telle horreur que l'on voudrait pouvoir douter de
leur authenticité. Hélas, c'est impossible. L'homme qui a écrit ce document est un
Polonais, un Polonais qui était en liaison permanente avec tous les groupes de
Résistance de son pays et qui a assisté, dans des circonstances qui vous seront
exposées, au massacre systématique de milliers de juifs polonais.
Si nous croyons devoir vous faire
connaître ces atrocités sans exemple, ce n'est pas seulement parce qu'elles constituent
l'un des plus terribles chefs d'accusation qui puissent, après la guerre, être portés
contre ceux qui les ont organisées ou accomplies. Mais c'est aussi parce que nous
espérons que leur publicité rendra plus conscients encore de leur responsabilité les
fonctionnaires chargés du recensement des juifs en France et ailleurs. On leur demande,
en somme, de participer à un crime, il faut qu'ils sachent quel est exactement ce crime.
L'homme qui nous rapporte les fait que vous
allez entendre précise d'abord sa position personnelle en ces termes :
Speaker : Il y a un
an, je faisais partie d'un mouvement de résistance polonaise. J'avais la charge de
rester en contact permanent avec tous les groupes de Résistance, y compris le " Bund
", qui est l'organisation juive sociale démocrate de Pologne. Envoyé en mission par
le " Front de la résistance " auprès du gouvernement polonais de Londres, j'ai
quitté Varsovie en octobre 1942. J'ai rassemblé, au cours de mes activités en Pologne,
des documents sur les massacres de juifs.
Bouchon : Et, avant d'aborder son sujet proprement dit, l'auteur du document définit
l'attitude des autorités allemandes à l'égard des juifs polonais, dans le cadre de la
politique allemande, à l'égard du peuple polonais, dans son ensemble. Il écrit :
Speaker : Il me
faut, je crois, expliquer pourquoi nous portions un si grand intérêt aux questions
juives. Je ne suis pas juif et, avant la guerre, je ne connaissais que très peu de
juifs. J'étais même très ignorant à leur sujet. Mais, à l'heure actuelle, les
massacres de juifs prennent une signification spéciale : c'est que si les souffrances de
mes compatriotes polonais sont terribles dans tous les cas, l'ennemi emploie des méthodes
différentes avec les Polonais et avec les juifs. Il essaie de rabaisser les Polonais à
une race de serfs, il essaie d'en faire un peuple sans culture, sans traditions, un peuple
d'automates ; mais il adopte une ligne de conduite différente envers les juifs. Pour eux,
il ne s'agit même pas d'une politique d'oppression et d'esclavage, mais d'une
extermination systématique accomplie de sang-froid. C'est la première fois, dans
l'histoire moderne, qu'un peuple entier, et non pas seulement 20 ou 30 % de ses membres, a
été ainsi condamné à disparaître complètement de la surface de la terre.
Bouchon : L'auteur du document nous rappelle alors sommairement le processus de la
déportation et de la concentration des victimes. Les juifs venant de toutes les parties
de l'Europe asservie sont peu à peu rassemblés et envoyés dans les ghettos de Varsovie,
de Lvow ; ils y demeurent pendant un certain temps ; de là, ils partent c vers l'Est
", selon l'expression Officielle, c'est-à-dire, qu'en fait, ils partent pour des
camps d'extermination, à Belzec, Treblinka, Sobibor, etc. Et, là, ils sont massacrés
par groupe de mille à six mille, de différentes façons : asphyxiés aux gaz, brûlés
vifs par de la vapeur ou électrocutés. L'auteur du document a lui-même assisté à une
de ces exécutions massives et voici ce qu'il a vu. Ecoutez
Speaker :
J'ai assisté, un jour, à une exécution en masse au camp de Belzec. Grâce à
notre organisation clandestine de résistance, je m'introduisis dans le camp sous le
déguisement d'un agent de la police spéciale. En fait, j'étais un des bourreaux. Je
crois avoir eu raison d'agir ainsi, car il m'était de toute façon impossible d'empêcher
l'exécution, et cela me permettait, d'autre part, d'apporter au monde civilisé un
témoignage irréfutable des méthodes nazies.
J'arrivai au camp, un jour de juillet 1942.
Il s'y trouvait alors près de 6000 juifs des deux sexes et de tous âges. Ils étaient
arrivés quelques jours auparavant du ghetto de Varsovie. Ils ignoraient le sort qui les
attendait. On leur avait dit, comme à tous ceux qui quittent le ghetto, qu'ils allaient
travailler dans les champs et creuser des tranchées.
Dès leur arrivée au camp, on les
encouragea à écrire à leurs amis du ghetto de Varsovie pour les rassurer - leur dire
qu'ils n'étaient pas mai traités, et que la déportation n'est pas aussi abominable
qu'on le croit.
C'est là un des aspects de la technique
allemande, rassurer les victimes et les tenir dans l'ignorance de leur sort jusqu'au
dernier moment pour éviter les troubles.
Si ces gens avaient su ce qui allait se
passer, il aurait fallu aux Allemands, pour arriver à leurs fins, un détachement de
soldats beaucoup plus important. Par exemple, lorsqu'au printemps de 1943 les précautions
allemandes s'étant montrées vaines, les juifs du ghetto de Varsovie apprirent le destin
de ceux qui partaient " vers l'Est ", ils se révoltèrent. Les Allemands
perdirent plus de 1 000 hommes avant de pouvoir maîtriser la révolte et de procéder au
massacre des derniers survivants.
Mais je parle ici d'événements qui eurent
lieu près d'un an avant la révolte de Varsovie. Comme je l'ai déjà dit, les juifs du
camp ignoraient ce qui les attendait. Le massacre eut lieu un jour après mon arrivée.
Bouchon : Et le document continue en ces termes
Speaker : Le camp
est situé à 15 kilomètres au sud de la ville de Belzec. Il est entouré d'une clôture
qui longe une voie ferrée à une distance d'environ 10 mètres. Un étroit passage, de
moins d'un mètre de large, mène de l'entrée du camp à la voie ferrée. Ce passage est
formé par deux palissades de bois. Vers 10 heures du matin, un train de marchandises
s'arrêta le long du camp. ,Au même moment, les gardiens qui se trouvaient à
l'extrémité opposée du camp se mirent à tirer en l'air et à ordonner aux juifs de
monter dans le train.
Ils créèrent ainsi la panique chez les
prisonniers, pour empêcher toute hésitation ou toute résistance de leur part. Les
juifs, poussés vers l'étroit passage dont j'ai parlé, se précipitèrent en se
bousculant dans le premier wagon de marchandises arrêté au bout du passage. C'était un
wagon ordinaire, de ceux qui portent l'indication " 6 chevaux ou 36 hommes ". Le
plancher était couvert d'une couche de chaux vive de 5 cm d'épaisseur ; mais les juifs,
dans leur hâte et leur effroi, ne la voyaient pas. Il en monta ainsi une centaine dans le
wagon jusqu'à ce qu'il fût matériellement impossible d'en faire entrer d'autres. Dans
le wagon, ils se tenaient tous debout, serrés les uns contre les autres. Les gardiens,
saisissant alors des juifs à bras le corps, se mirent à les lancer dans le wagon sur la
tête des autres ; leur tâche était rendue facile par la terreur des prisonniers
affolés par les coups qu'on leur tirait dans le dos. Les bourreaux en jetèrent ainsi une
trentaine de plus dans le wagon, hommes et femmes ; c'était un spectacle horrible ;
plusieurs femmes eurent le cou brisé. On imagine l'horreur de cette scène. 130 personnes
furent ainsi poussées ou jetées dans ce premier wagon, je les ai comptées moi-même.
Les portes à coulisse furent ensuite fermées et verrouillées. Le train avança
légèrement.
Le wagon suivant vint se mettre en place et
la même scène se répéta. Je comptais en tout 51 wagons dans lesquels on entassa les 6
000 prisonniers du camp. Seulement une trentaine d'entre eux étaient tombés sous les
balles des gardiens au cours de la ruée vers le train. Une fois le camp vidé et les
wagons remplis, le train se mit en marche. J' appris la fin de l'histoire de la bouche de
mes soi-disant " camarades ", les bourreaux du camp qui faisaient ce travail
depuis plusieurs mois, expédiant de un à deux trains par semaine.
Bouchon : Et voici comment se termine ce drame atroce
Speaker : Le
train s'arrête dans un champ, en pleine campagne, à environ 40 kilomètres du camp. Les
wagons restent là, hermétiquement fermés, pendant six ou sept jours. Lorsque l'escouade
des fossoyeurs ouvre enfin les portes, les occupants sont tous morts et souvent dans un
état avancé de décomposition. Ils meurent asphyxiés. Une des propriétés de la chaux
vive est, en effet, de dégager des vapeurs de chlore lorsqu'elle se trouve en contact
avec de l'eau. Les gens entassés dans les wagons doivent évidemment se soulager. Il en
résulte immédiatement une réaction chimique. Les juifs sont donc lentement asphyxiés
par les vapeurs de chlore, tandis que la chaux vive ronge leurs pieds jusqu'aux os. Comme
je l'ai déjà dit, près de 6 000 juifs meurent ainsi chaque fois.
Bouchon : L'auteur de ce document ajoute qu'on a évalué
dernièrement à deux millions le nombre des juifs massacrés sur l'ordre de Himmler. Ce
chiffre, évidemment, parle de lui-même, mais ce que l'on doit savoir c'est que ces deux
millions de victimes venaient de tous les coins d'Europe. Certains songent peut-être que
la France jouit d'un régime préférentiel, certains penseront peut-être que l'on n'a
jamais vu chez nous, sur notre sol, l'organisation de tels massacres.
Pourtant, il suffit de se rappeler le
régime qu'ont subi les juifs, entassés au camp de Drancy, de Compiègne, ou même au
Vélodrome d'Hiver. Il suffit de se rappeler les scènes déchirantes qui se sont
produites en particulier à Lyon, lorsque des femmes juives ont été arrachées à leurs
enfants, enfermées dans des trains sans avoir pu dire adieu à leur famille. Il suffit de
se rappeler le silence soudain qui a suivi l'arrestation d'un si grand nombre de juifs
pour comprendre qu'aucun pays n'est épargné.
Que sont devenus tous ces hommes, toutes
ces femmes, tous ces vieillards et parfois ces enfants ? Ils sont partis, eux aussi,
" vers l'Est ", selon l'euphémisme employé par les Allemands ? Il faut que
chaque fonctionnaire français qui est chargé de s'occuper des questions juives comprenne
qu'en exécutant les ordres qu'il reçoit, il se rend complice d'un crime, et se fait
l'aide des bourreaux allemands de Lvow ou de Varsovie.
Extrait de "Fraternité",
organe ronéotypé du mouvement national contre le racisme, édité en zone
Sud par la Résistance. Juillet 1943.
Depuis les premières mesures prises contre
les Juifs, le camp de Drancy est resté dressé aux portes de Paris comme un épouvantable
monument de la barbarie raciste.
Ce réservoir humain était périodiquement vidé par les
déportations en Pologne et continuellement rempli par les rafles à travers la France.
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