Dernière modification : le 13/01/98
L'arnaque des repentances
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Contribution
de Jean-Jacques Delfour, ancien élève de l'Ecole
Normale Supérieure de Saint-Cloud
Quelles que soient les intentions
assurément louables des personnes et des institutions qui font acte de repentir, hier
cette entité problématique qu'est la France en la personne du président de la
république, plus récemment la hiérarchie française de l'église catholique et le corps
des policiers, demain l'ordre des architectes, le corps des juristes, des avocats, il
reste que ces déclarations de repentance font problème : elles font écran.
D'abord un écran de publicité.
En effet, reconnaître que l'institution dont on relève et qui définit son propre statut
social a été peu ou prou antisémite ou collaborationniste, c'est, nonobstant le
désagrément immédiat, s'afficher comme moralement digne si ce n'est responsable. C'est
s'inscrire soi-même et son institution dans un plan moral où le crime et la complicité
du crime sont compensés par la déclaration de repentance.
Ensuite un écran de fumée. Car
reconnaître un repentir n'est pas avouer un crime. S'estimer susceptible de repentance
n'est pas reconnaître une culpabilité. C'est précisément l'esquiver. En effet, le
repentir parce que moral tient lieu à la fois de jugement juridique et d'expiation des
actes criminels ; il en tient lieu, c'est-à-dire ils les représentent au sens où il
permet d'éviter qu'ils ne se présentent réellement. On alléguera que le but est de se
repentir non pas pour faire semblant d'avouer et d'assumer mais parce qu'il est impossible
d'assumer juridiquement et judiciairement les crimes en question. La réponse à une telle
difficulté semble difficile.
Certes, personne ne songera à
réclamer, sinon par provocation, l'inculpation de ceux qui aujourd'hui reconnaissent que
le corps dont ils sont les représentants partiels a été jadis criminel. Certes le
Nouveau Code Pénal a institué la responsabilité des personnes morales. Dans ce cas,
étant donné l'imprescriptibilité des crimes contre l'humanité, toute institution ayant
collaboré pourrait être attaquée au pénal. La non-rétroactivité générale des lois
empêche apparemment cette procédure (la rétroactivité de la qualification de crime
contre l'humanité est l'exception qui confirme la règle). Mais les institutions, les «
personnes morales », pourraient être poursuivies pour recel de crime contre l'humanité.
Une telle procédure demeure donc tout à fait possible dans l'avenir. La question de
l'esquive du judiciaire par le moral demeure donc ouverte : la contrition est sans doute
moins douloureuse que la prison. Mais si les personnes responsables sont de plus en plus
rares, il est toujours possible de poursuivre au pénal ceux qui ont personnellement
profité de ces crimes, et les institutions qui s'en sont rendues coupables.
C'est pourquoi l'analyse doit
porter sur le fond. Il y a certes de nombreux cas où le repentir est sincère et
correspond à une conscience aiguë de la dette morale. Le problème est que, une fois la
repentance faite, il semble impossible d'en demander davantage. C'est d'ailleurs la
finalité du repentir dans la transaction sociale catholique : le repentir correspond
strictement au processus intime qui a conduit à la faute. Ainsi, celui-là fait
équilibre à celle-ci. L'homéostasie de l'ordre social est ainsi assurée grâce à
cette égalité de valeur posée entre l'acte criminel et l'acte verbal du repentir.
La déclaration de repentance
apparaît alors comme une stratégie habile de contournement de sa responsabilité :
habile parce qu'elle consiste apparemment à l'assumer, mais d'évitement dans la mesure
où l'acte de parole permet de se dispenser de tout autre acte réel qui changerait le
présent et l'avenir des victimes ou des enfants des victimes. A cet égard, la décision
du juge bordelais de remettre en liberté Papon peut être considérée comme une
tentative de « moraliser » la procédure judiciaire, non pas au sens où elle la
sauverait d'une improbable immoralité mais au sens où elle en dissout la force
juridique. En effet, cette étonnante décision a pour conséquence, en vertu du code
procédure pénale, que l'accusé sera libre même s'il est condamné par le jury
d'assises, le pourvoi en cassation étant suspensif. N'est-ce pas là un moyen de
transformer la condamnation judiciaire du jury en une condamnation simplement morale ?
On objectera que Papon ne peut
être tenu pour responsable de tous les actes criminels commis sous le régime pétainiste
; et qu'ainsi sa mise en liberté et l'impossibilité d'être incarcéré à la suite du
verdict sont susceptibles de compenser cette apparente injustice. Mais la conséquence
réelle est surtout que le jugement judiciaire perd alors toute effectivité, il n'a plus
aucun effet sur la réalité. Il semble que le juge n'a pas voulu désavouer une
protection politique multi-décennale du criminel, entérinant l'obscène soumission de
l'autorité judiciaire, judicieusement nommée ainsi pour signifier qu'elle n'a pas de
pouvoir.
Cette « moralisation » du
procès judiciaire conduit surtout à faire que la force n'est pas à la loi. Cette
interprétation morale fait d'autant plus scandale qu'elle fait suite à une trop longue
protection des criminels sous les 4e et 5e République. Ainsi tout se passe comme une
répétition du processus qui a conduit à Vichy. A savoir que la force n'est pas à la
loi mais à ce qui émerge en force des murs, en l'occurrence une pulsion antisémite
déjà ancienne en France au moment des années 30. L'église catholique a déjà
manifesté sa préférence pour le règlement moral des crimes en soustrayant un Touvier
à la justice judiciaire au profit d'une justice divine heureusement impénétrable pour
le criminel. C'était d'ailleurs assez logique puisque le juif est le criminel par
excellence, puisque présumé déicide. Il reste qu'il est à la fois immoral et injuste
au sens juridique de s'espérer quitte par une déclaration de repentance.
Si l'on veut une comparaison
éclairante, que l'on songe à ce qui se passerait si le colonialisme faisait l'objet
d'une repentance. Suffirait-il que les nations colonialistes priassent les nations
colonisées de bien vouloir leur pardonner ? Ne serait-il pas scandaleux qu'elles s'en
contentassent ? Ne serait-il pas d'une élémentaire justice que de contribuer au
développement de ces pays dont l'Occident a pillé les richesses, détruit les cultures,
exploité les ressortissants plus brutalement encore que des animaux ? On remarquera que
c'est le cas, à condition d'oublier à quel point le néocolonialisme continue
d'exploiter sans vergogne les pays prétendument libérés et indépendants. Les crimes
coloniaux et néo-coloniaux, qui sont des crimes contre l'humanité, devraient être «
suivis » d'une intense activité de soutien et de don aux nations et aux cultures
colonisées. L'absence de plainte au titre du droit international de la part de leurs
ressortissants ou de leurs descendants, est imputable principalement à l'efficacité du
contrôle occidental.
La violence coloniale,
assurément aussi inouïe en son temps que celle des criminels nazis, est analogue à la
violence antisémite : dans les deux cas il s'agit de faire disparaître la personne de
l'exploité et de s'approprier intégralement les diverses richesses qu'il a produites et
qu'il possède. Dans les deux cas, cette violence est masquée par des alibis racistes.
L'anesthésie, ou plutôt l'absence de pensée, est aujourd'hui tel qu'il paraît à
beaucoup excessivement idéaliste de considérer que les descendants des pays colonisés,
devraient bénéficier d'une sorte d'action affirmative autre que purement verbale.
La repentance serait à la fois
sans effet et sans justice parce qu'elle consiste en un traitement moral plutôt que
judiciaire et juridique du problème historique de la complicité de crime contre
l'humanité. Un traitement moral religieux, spécialement de type catholique. C'est
pourquoi la pullulation de la repentance est bien plutôt le symptôme de l'assomption
catholique d'un problème qui exigerait d'être assumé de manière judiciaire et
historique, c'est-à-dire par des actes réels et des faits plutôt que par des formules
verbales ou du performatif.
Les juifs français, pratiquants
ou non, comme ceux qui se sentent concernés par cette question se sont laissés piéger
par ce traitement moral, principalement parce qu'il permet de considérer le problème de
la Shoah, mais aussi d'éviter de l'assumer au motif que c'est déjà bien de l'avoir pris
en considération. D'autre part parce que la philosophie du judaïsme intègre le crime
comme à la fois un événement d'ordre moral et d'ordre humain, le crime impardonnable ne
pouvant précisément qu'être pardonné (cf. Abecassis A., L'acte de mémoire, in Le
pardon, Briser la dette et l'oubli, sous la direction de O. Abel, Autrement, 1991, pp.
137-155).
Certes on pourrait admettre que
la coïncidence du procès Papon avec les efforts de restitution d'une partie de leurs
biens aux victimes de la Shoah signifie une liaison positive du judiciaire et de la
réalité historique. Mais ceux-ci correspondent bien plutôt à un moment de
révélation. Le scandale de la collaboration financière et industrielle avec le nazisme
et celui de la rétention par les différentes institutions bancaires européennes n'est
nullement un moment second, si l'on veut bien nommer premiers les moments d'apparition et
de manifestation d'un crime et seconds les moments qui concernent son traitement et
règlement judiciaires.
En réalité, le parallèle entre
le procès Papon et l'apparition du scandale des comptes juifs en déshérence manifeste
plutôt l'incroyable capacité des responsables européens, tant politiques que
financiers, de cacher à la fois les coupables et les preuves de leur culpabilité. Si
jamais les banquiers suisses acceptaient de faire acte de repentance, on s'apercevait
mieux du caractère captieux et trompeur de cette fameuse repentance : ils paieraient avec
des mots, dont le commerce est assurément moins ruineux que celui des actes ou celui des
richesses. Ils ressembleraient alors comme des frères aux grands politiques français
qui, du général de Gaule au président Mitterrand, ont tout fait pour éviter un
traitement historique adéquat de la question de la culpabilité française en recouvrant
tout ce passé présumé tel d'un prestigieux voile de fumée.
Présumé en effet car ses
conséquences ne cessent de se propager année après année, sous la forme d'une
souffrance inouïe pour les survivants et leurs descendants, sous la forme d'une menace
raciste et antisémite affirmée par l'extrême droite néo-vichyste, sous la forme d'une
confusion considérable au sujet de la différence entre droit et morale d'un côté,
entre morale et religion de l'autre côté. La perpétuation de cette situation difficile
jusqu'à son pourrissement, jusqu'à ce qu'elle devienne inextricable, passe néanmoins
presque inaperçue grâce à cette domination de l'idéologie catholique. Car la
repentance est toujours possible. Ce n'est pas un moindre génie de cette vénérable
institution que de récupérer constamment le crime à des fins d'édification. Tuez, tuez
donc, et avec barbarie encore : il en restera toujours quelque chose. En effet, plus le
crime est grand, plus la repentance est magnifique. C'est là un principe d'économie bien
ordonnée, typique de la logique du christianisme. Il serait temps d'inventer autre chose,
ou bien d'y croire enfin un peu, à ces fameux droits de l'homme, en se souvenant que
l'apostolique et très romaine église catholique, jusqu'à Vatican II, les considérait
comme une idéologie hérétique.
Jean-Jacques Delfour, ancien
élève de l'Ecole Normale Supérieure de Saint-Cloud