Chronique du lundi 17 novembre :
« Jackie et Eliane, les enfants rescapés. »
Aujourd'hui à la barre, deux enfants rescapés de 55 ans trop vieux.
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Une fois de plus, l'audience a tourné court. Papon encore malade fait décaler l'audience
de 10 jours. Il montre combien le président Castagnède s'est fait piéger il n'a plus de
maîtrise du procès, plus de possibilité de demander une surveillance médicale, plus de
possibilité de contrôler son état de santé. D'une certaine façon, nous voilà à la
merci de Papon, qui quoi qu'il arrive, à 87 ans, pourra toujours affirmer qu'il est
malade... Le procès sera
escamoté selon son bon vouloir.
Voilà au moins une certitude quant au nécessaire maintien de Papon en incarcération
médicalisée.
Et à cause de cet élément particulièrement négatif, on est en droit de se demander si
le procès ira bien à son terme ?
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L'audience d'aujourd'hui a été marquée par l'audition de Jackie et d'Eliane. Nous en
avions parlé dès le matin avec Jackie en venant de Bergerac et étions d'accord pour
demander la parole à la barre. Mon père, malade et absent, m'avait même mandaté pour
intervenir en son nom, si Jackie n'était pas intervenu. Eliane que nous avons vu juste
avant l'audience a de suite été d'accord pour accompagner son frère. Jackie, en
quittant vendredi dernier Bordeaux, me parlait de cette époque où à l'âge de 5 ans, il
voyait ses parents partir pour un voyage sans retour... « je me sentais comme une vieille
valise abandonnée sur le quai d'une gare... » aujourd'hui, avec sa soeur à ses côtés,
dignes et emplis d'émotion à la barre, j'avais tendance à les voir rajeunis, côte à
côte, main dans la main, comme il y a 55 ans sur le chemin d'une école de Mériadeck,
membres d'une vraie famille unie.
J'ai le sentiment qu'ils étaient un peu moins cette vieille valise abandonnée...
Nous voulions qu'on arrête d'entendre la voix et le discours de ce criminel contre
l'humanité, pour enfin entendre notre voix, celle des vraies victimes. Nous aussi, nous
avons nos problèmes d'âge, de santé, de déplacement. Et surtout, nous aussi, nous
avons des choses à dire, qu'aucun mot ne peut verbaliser, ne peut conceptualiser, ne peut
expliquer. Il fallait que ce soit nous-mêmes les victimes qui venions nous exprimer avec
notre chair à la barre. Il fallait dire notre émotion. Ce sont Eliane et Jackie qui
l'ont fait les premiers, comme cela aurait pu être René ou Juliette...
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L'audience reprend.
Le président Castagnède « Nous constatons l'absence de
l'accusé. J'indique que j'ai été destinataire d'un fax d'Alain Choussat. Il certifie
avoir examiné Papon. Cet examen clinique met en évidence l'aggravation pneumo
pleuropathique, rend son hospitalisation nécessaire pendant 10 jours au minimum. »
Le procureur général Desclaux « Cette bronchite et le certificat
médical remet en cause la validité de ce procès à un moment important, celui où nous
allions enfin, évoquer les faits et entendre les parties civiles. Je demande que soit
nommée une contre expertise. »
Maître Boulanger « Nous sommes encore obligés de constater la
situation avec beaucoup de tristesse nous arrivions à un moment important, celui où nous
allions enfin aborder les faits. J'ai deux observations et une requête à déposer. La
première observation est que Papon est victime de sa propre stratégie de défense. Les
faits pour lesquels il est poursuivi sont gravissimes et il avait intérêt à ce qu'ils
soient retardés au maximum. Heureusement, sur les 80 témoins demandés par la défense,
nous n'en avons entendus que 25. Nous avons tous l'impression que le procès piétine,
aussi bien les parties civiles, la cour, le public. Mais cette tactique a eu pour effet
d'épuiser tous les participants. Et de cet épuisement, Papon en a été victime
lui-même. Je tiens à le dire, je ne veux pas entendre dire que c'est de la faute des
parties civiles que le procès piétine. Au contraire, elles ont été exemplaires de
dignité et de patience.
Deuxième observation, nous avons été placé devant une situation difficile avec une
organisation des débats et des témoins qui ne connaissaient même pas l'accusé au
moment des faits ou seulement après 1945. On a abordé des points sur lesquels Papon
s'exprimait en toute liberté. Il fallait bien que nous réagissions, nous ne pouvions pas
laisser dire n'importe quoi. Nous avons été placés devant une situation exceptionnelle
de la faute de la défense.
Enfin, j'ai une requête à déposer qui émane des parties civiles. Elles sont touchées
par cet événement. Une des parties civiles veut s'exprimer pour vous le dire. Elles
n'ont pas pu parler, elles ne savent pas si elles pourront parler. Elles ne savent pas si
elles pourront le faire un jour... »
Le président Castagnède, après une très longue hésitation, « De qui
s'agit-il ? Levez-vous»
Maître Boulanger « Il s'agit d'une partie Civile, Jackie Alisvaks »
Le président Castagnède « Monsieur Alsivaks, approchez-vous »
Je suis assis entre Jackie et Eliane, Jackie se lève, Eliane a mes côtés
hésite, me dit tu crois que je peux y aller le président n'a parlé que de Jackie, Je
lui dit que oui, il faut qu'elle y aille et quand Jackie passe devant nous, elle se lève
et le suit. Les autres parties civiles, comme nous l'avions décidé auparavant, nous nous
levons pendant leur témoignage.
Jackie Alisvaks « Merci, monsieur le président de me donner la
parole, chaque fois que l'accusé se retrouve devant ses responsabilités, il replonge
dans une nouvelle maladie. Nous avons besoin de nous exprimer... Il y a 55 ans qu'on a
besoin de parler, nous aussi, nous avons des gens malades, par exemple Maurice Matisson a
la même maladie que Papon. Mais aussi, nous voulons exprimer notre indignation, je viens
de Lyon, ma soeur Eliane vient de Paris. C'est intolérable. La deuxième raison, nous
vous demandons qu'il y ait une contre expertise tous les jours pour que Papon revienne le
plus tôt possible. »
Eliane Dommange « Je voudrais dire quelque chose, monsieur le président
»
Le président Castagnède d'un geste lui donne son accord.
Eliane Dommange « Nous en avons assez que Papon se dérobe. Mes parents
sont Henri et Antoinette Alisvaks. Papon a pris la vie de nos parents et maintenant, il
nous empêche de parler, c'est intolérable. Il ne faut pas qu'il nous empêche de parler,
cela fait 55 ans que nous voulons parler. Nous voulons nous exprimer depuis 55 ans et
aujourd'hui, on nous en empêche. »
Jackie Alisvaks « Je voudrais ajouter quelque chose. C'est nous les
victimes, on nous joue la comédie. Nous faisons entière confiance aux avocats des
parties civiles et à la cour. »
Maître Varaut « Ce procès est une commémoration, je rends hommage à
la douleur des parties civiles. Je me plains aussi de la longueur des audiences ... » dit
que ce n'est pas volontaire si Papon est malade, etc... Etc...
Maître Jacob « La ligue des droits de l'Homme continuera dans ce
procès avec la même volonté. J'entends dire que nous ne sommes pas épuisés, que nous
continuerons le combat jusqu'au bout. »
Le président Castagnède « J'ordonne une contre expertise médicale du
professeur Pariente, les deux délibéré qui devaient être rendus demain sont remis au
27 Novembre. L'audition de Madame Hippolyte est remise au 27 novembre. »
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