
Peut-on comprendre le Génocide ?
Conférence à Bergerac du 19 / 11 /
1993
à l'occasion de la commémoration des rafles de juillet 1942
Est-il nécessaire, 50 ans après, et surtout possible, de
réfléchir sur le génocide, et, à fortiori, de l'expliquer ? Je vais pourtant le
tenter. Les signes du temps nous l'imposent. Certes, l'Europe poursuit, pour le moment un
chemin démocratique ; l'Allemagne réunifiée est devenue une république démocratique.
La France s'est dotée d'institutions solidement démocratiques. Cependant, en Allemagne
comme en France les assassins et leurs complices de la solution finale, tels Papon et
Touvier, n'ont pas tous étés vraiment jugés et écartés des affaires publiques.
Surtout, les refrains et les rengaines habilement enveloppées, fleurant bon les litanies
nazies ou vichystes, continuent, malgré la rigueur des lois antiracistes non appliquées,
à nourrir les colonnes de la presse ou des médias, voire des discours politiques des
plus néo-nazis à ceux prétendument démocratiques. Y compris dans les milieux de gauche
: le PS muet devant Mitterrand fleurissant la tombe de Pétain et recevant à sa table
Bousquet ; le PC girondin refusant de soutenir en 1983 l'action des victimes de Papon
dénoncée comme anti-palestinienne dans " Les nouvelles de Bordeaux et du sud-ouest
" et refusant d'appliquer le droit de réponses de l'association des victimes de
l'administration de Vichy (1). Les rues de nos deux pays retentissent encore des
vociférations barbares accompagnant les crimes racistes ou les profanations sans compter
le surgissement des "épurations ethniques" dans les pays de l'ancien bloc
soviétique libérés de "l'amitié entre les peuples".
La commémoration du génocide ne doit pas se départir de la tentative d'explication de
ce qui fut le crime de masse le plus stupéfiant de l'Histoire. Il faut tenter d'expliquer
et de comprendre si nous ne voulons pas (comme beaucoup d'Allemands ou de nombreux
Français, qui ne furent ni des barbares, ni des nazis, ni des vichystes, ni des
résistants à Hitler ou à Pétain) si nous ne voulons pas nous sentir coupables, après
de nouveaux forfaits sanguinaires, de ne pas avoir compris assez tôt les signes
précurseurs du plus grand désastre collectif des âmes et des corps.
Trois remarques s'imposent, d'abord.
La première concerne la démarche même d'expliquer. Peut-on tenter sans soulever
"un scandale intellectuel : de comprendre le génocide, historiquement, comme s'il y
avait une sorte de genèse harmonieuse de la mort" (2) Ainsi que l'écrit Claude
Lanzmann "tous ces présupposés, toutes ces conditions qu'ils (les historiens)
énumèrent sont vraies, mais il y a un abîme : passer à l'acte, tuer."
Ma seconde remarque porte sur l'adoucissant glissement sémantique opéré en passant du
mot <<génocide>> en celui d'<<holocauste>> (3), en passant d'un
carnage barbare en un espèce de sacrifice religieux, transformant l'ensemble des victimes
expiatoires en une espèce de figure paradoxale du Christ, et les infâmes bourreaux en
officiants de type religieux ! Ce glissement n'est pas seulement outrageant, il tente de
ramener le peuple d'Israël ensanglanté à l'intérieur d'une image d'un Jésus
souffrant, déculpabilisant les tortionnaires, ceux qui en ont imprudemment accepté les
lois antisémites par conviction inquisitoriales, avant d'en être horrifiés et
coupables. "Holocauste"humanise, banalise "génocide" en le
réinstallant dans une perspective religieuse. Or, nous devons être clair. Holocauste
désigne le sacrifice religieux, l'offrande animale entièrement consumée et offerte à
Dieu. Sacrifice renvoie à "faire le sacré", c'est à dire créer un espace
symbolique dans lequel l'homme peut élever son âme vers le Bien. Génocide renvoie à
l'inverse du symbole : au délire du Mal absolu, c'est à dire, comme je le montrerai, à
la projection hors de soi d'un masochisme exacerbé qui ne peut que passer à l'acte
assassin, faute d'être maîtrisé dans l'imaginaire.
Une troisième remarque porte sur une autre forme de banalisation qui consiste à dire que
le génocide est "un accident"du nazisme. Ce qui reviendrait à suggérer que le
crime d'état hitlérien soit, aussi, un "accident" de l'Histoire allemande ; et
que le crime d'état à la française serait, bien sûr, "un accident" dans
l'Histoire de France.
On ne peut comprendre le génocide que si on le regarde dans la double perspective de
l'économie historique (4) du désir et de l'économie psychique du désir
Par économie psychique du désir il faut entendre la manière dont un individu entre en
résonance avec l'imaginaire de son peuple. Ainsi le délire de Hitler a pu s'organiser en
mise en acte collective en trouvant écho dans les mythes du peuple allemand.
Par économie historique du désir je désigne une conduite animée par une recherche
collective de satisfaction ou la quête d'un apaisement d'une angoisse développée sur
une longue durée dont on peut suivre la trace depuis plusieurs siècles (5).
C'est la superposition et l'osmose des deux économies du désir, l'historique et la
psychique, la collective et l'individuelle, qui explique que la logique inconsciente
d'Hitler fut opérante dans les textes d'une idéologie officielle en vigueur pendant 12
ans. "La solution finale est, selon Fanny Colonomos et Elisabeth Marsault (6), à
l'échelle politique, militaire et économique d'une nation le passage à l'acte des
fantasmes les plus archaïques et elle manifeste une nécessaire cohérence entre
politique d'extermination menée par les appareils juridico-politico-militaire et
l'imaginaire du peuple."
I- Le profil du génocidiste
Hitler raconte lui-même dans "Mein Kampf" (7),
sa rencontre hallucinatoire avec le double persécuteur : le Juif, incarnation du mal.
"Un jour, écrivait-il, (...) je rencontrai tout à coup un
personnage en long caftan avec des boucles de cheveux noirs.
Est-ce là un Juif" interroge-t-il ? "(...) plus j'observais
ce visage étranger et scrutais ses traits, plus la première
question que je m'étais posée prenait dans mon cerveau une
autre forme : est-ce là, aussi, un Allemand ?" Le
Juif tient - dans ce balancement "Juif ou Allemand ?"-un autre rôle que celui,
habituel, de bouc émissaire. Il devient la "représentation quasi métaphysique
du Mal que le sujet (Hitler) tâche d'expulser de lui-même
(8) " Dès lors commence pour lui une lutte impitoyable pour la suprématie contre le
Juif, "cet autre par excellence (...) qui ajoute encore à
la fascination et à la jalousie qu'il suscite par le fait
de se prétendre l'Elu du Père. (...) l'élu du père porté
dans le ventre de la mère patrie et dont il faut se
débarrasser. (9)"
Le mécanisme psychopathologique à l'oeuvre chez Hitler (mais qui entre en résonance
avec ceux qui sont prédisposés à être antisémites par la faiblesse de leurs
défenses)montre que Hitler est obsédé par son incapacité à maîtriser ses propres
pulsions criminelles (10).
Le mot "Blutschande" en Allemand signifie "honte du sang" et
stigmatise, en cette langue, aussi bien l'inceste entre parents du même sang que le
mariage entre Aryen et non Aryen. C'est pourquoi le nazi se sent à la fois proche du Juif
tout en le rejetant par la destruction en tant qu'élu du Père "11".
Le Surmoi est une manifestation individuelle liée à l'éducation induite par les
conditions sociales et les tensions criminelles qui sont incluses dans le Surmoi risquent
de devenir pathogènes dans les sociétés qui se désintègrent. C'était le cas dans
l'Allemagne d'après la première guerre et dans la France de1940.
Le mécanisme projection-expulsion de soi, à l'oeuvre chez Hitler, est le suivant :
1- Il projette sur le Juif ses propres intentions (12)
2- Il les reçoit hallucinatoirement en retour.
3- Il met dès lors en acte une défense vécue comme légitime : l'appel à la destruction du peuple élu.
L'Hitlérisme est le résultat d'une collusion du plus
grand nombre soudé par le délire raciste du Juif.
Ce délire individuel transformé en doctrine est devenu le leitmotiv de sa propagande qui
trouva un écho dans une large partie du peuple.
Comment cela a-t-il pu être rendu possible ?
Pour Ernest Jones (13), " les hommes les plus sensibles à la
propagande nazie sont ceux qui n'ont été capables ni de
fonder leur propre virilité en devenant indépendant de leur
père, ni de combiner l'amour avec l'instinct sexuel dans leur
attitude avec leur mère et les autres femmes. C'est la
situation psychologique des êtres habités par la paranoïa et
/ ou la perversion. "
Pour Eric Fromm (14) "l'homme grandit par adaptation dynamique"
devrait grandir. "Si les conditions économiques, sociales et politiques
ne favorisent pas son épanouissement alors qu'il a déjà
rejeté les attaches familiales qui lui procuraient la sécurité,
ce déséquilibre pèse sur sa liberté au point qu'elle devient
un fardeau intolérable". Il va, donc, chercher à "fuir la
liberté"en se réfugiant dans la soumission. Les mécanismes d'évasion sont les
suivants :
1- L'autoritarisme une tendance simultanée
- à se fondre dans un ensemble (autopunition)
- à agir selon les exigences de cet ensemble (sadisme)
2- La recherche d'éliminer autrui
3- le conformisme automatique qui renforce l'instabilité et le désespoir et relance le cycle infernal angoissant. Ce cycle, les Allemands l'ont vécu.
Particulièrement la petite bourgeoisie qui a été très affectée par :
- La chute de l'Empire (satisfaisant son masochisme)
- L'inflation qui a détruit son épargne
- La perte d'autorité parentale
le nazisme a fini de se développer sur ce mal-être
général exacerbé, d'une part, par la quête de l'identité allemande, et, donc, par la
recherche d'inférieurs à dominer, et, d'autre part, par la sévérité des pères de
familles engendrant de multiples "personnalités autoritaires
sadomasochistes"(15).
On comprend comment les traits de la personnalité masochique de Hitler, retournés en
sadisme, a pu influencer contagieusement, par sa domination méprisante les masses (vue
comme une foule dont il voulait devenir le dompteur). On comprend comment sa prédication
de la haine a pu subjuguer une population en harmonique avec cet "évangile masochique
d'anéantissement de soi (16)" et qui n'avait pas eu le temps, durant
le court temps de la République de Weimar, d'intérioriser le symbole humaniste de la
démocratie(17). On comprend comment en exhibant ses colères, ses vociférations, Hitler
a permis la libre expression de ce qui était alors interdit. Hitler se fait objet
fétiche pour organiser, agitant son fouet en peau d'hippopotame, des mises en scène
perverses.
La doctrine antisémite mensongère du nazisme sera publiée dans les manuels scolaires.
Sans le consensus évoqué cette publication n'aurait pas été -malgré la peur-
supportée par les parents. A preuves : Devant la réprobation des Allemands, Hitler dut
arrêter l'élimination des malades psychiatriques. Les nazis durent libérer des
Chrétiens non Aryens convertis, sous la double pression de leurs épouses et de l'Eglise
allemande. Au Danemark, en l'absence d'un consensus populaire, les nazis ne purent pas
déporter plus de 500 Juifs. Le Général italien commandant la région de Nice fit
arrêter le Préfet vichyste Angéli qui voulait, sur ordre du gouvernement pétainiste,
déporter les Juifs.
Outre les aspects purement psychosociologiques de la survenue du nazisme, il est
nécessaire de voir comment s'est constitué lentement ce consensus entre le peuple
allemand et Hitler.
II- Le processus collectif du génocide
L'Hitlérisme est la mise en acte d'une tradition idéologique européenne, lentement maturée, et, qui a pris progressivement une coloration spécifique dans l'Histoire allemande. Je privilégierai trois dimensions de cette construction de l'imaginaire européen :
-Les altérations opérées dans les concepts scientifiques d'hérédité mal adaptés en politique, en philosophie et dans la littérature.
-L'évolution de la place et de l'image du Juif.
-Les signes précurseurs spécifiquement allemands
Le concept d'hérédité - dégénérescence et sa
pénétration dans l'idéologie européenne
Le Darwinisme s'est introduit dans l'imaginaire de la
deuxième moitié du 19° siècle, après avoir combattu victorieusement les notions
lamarckiennes. Ces concepts alimentent tous les ouvrages où il est question de
l'hérédité, y compris le roman d'Emile Zola : "Le docteur Pascal", le dernier
de la série des Rougeon-Macquart. C'est l'idée d'une inégalité entre les races qui est
retenue du concept d'hérédité. Du concept de "lutte pour la vie" on retient
soit un idéal proche du libéralisme économique, soit une représentation mythique de
lutte à mort.
Le docteur Prosper Lucas, dans son traité dont s'inspire Zola, exprime l'idée que
l'hérédité aurait des effets fâcheux auxquels il faut remédier en croisant les
familles. Cette idée est reprise de Darwin (18). Mais il faut noter que ce psychiatre
(qui sera suivi par le Docteur Morel dans son "Traité des dégénérescences"
paru en 1857, soit 2 ans après l'a<<essai sur l'inégalité des races
humaines") passe du concept darwinien d'évolution à celui de dégénérescence, de
l'hérédité des caractères acquis à la transmission des tares et à l'extinction des
races. Morel place sa théorie sous l'autorité de la Genèse, à l'origine du concept de
chute et, donc, dépêché originel. Il affirme que la dégénérescence est une
déviation maladive d'un type primitif normal. On ne s'étonnera pas de retrouver sous la
plume de Zola que l'hérédité fonctionne comme "une sorte d'ange exterminateur
neutralisé apportant au plus intime des familles l'implacable
et nécessaire punition des abominables perversions et des insupportables
déviations. (19)"
A partir du modèle darwinien de sélection naturelle, 2 tendances antagonistes sur les
plans politique, idéologique et psychiatrique vont s'affronter :
-du côté hygiéniste ou dans la vision socialiste de la lutte des classes on organise des notions progressistes d'une science ou d'une politique capable de redresser les erreurs d'une "mauvaise" nature ou d'une société corrompue (20).
-du côté d'un eugénisme conservateur on articule une fatalité tragique des destinées humaines, l'acceptation du caractère morbide des organismes avec pour seule défense contre les dangers engendrés par les mauvais instincts en découlant : le génocide ! "Face au Mal absolu, le scalpel absolu" écrit Elisabeth Roudinesco, "si l'homme est dégénéré, il faut, pour abolir la dégénérescence, tuer l'homme et recréer de toutes pièces une humanité lavée de ses souillures et de son animalité."Toute une vision désespérée (animée par les fantasmes de chute et d'apocalypse) dont le nazisme, 50 plus tard, sera la forme la plus radicale.
Si Zola est hygiéniste ce qui le conduit à défendre Dreyfus, Drumont est eugéniste : peu importe que le Juif Dreyfus condamné, soit innocent. Il faut nettoyer la nation des monstres qui entravent son évolution naturelle !
Maurice Barrès estime qu'<<il n'y a de justice qu'à
l'intérieur d'une même espèce>> et Dreyfus représente une espèce différente.
Il ne peut que se révolter si"la loi n'est pas la loi de ma race".
Mais si l'on passe de l'extrême-droite à la gauche, on constate que le darwinisme mal
digéré donne autant de nausées. Proudhon écrit (21) "Juifs. (...) Il faut
renvoyer cette race en Asie, ou l'exterminer." Passons
sur Marx qui fait du Juif "la hideuse figure du dieu argent.
" Pour en arriver au groupe parlementaire socialiste qui édite dans La Lanterne du
20/1/1898 un manifeste à propos de son refus de défendre Dreyfus, dans lequel on peut
lire que la réhabilitation de Dreyfus serait financée par des capitalistes juifs pour se
concilier le soutien du pays, pour tenter d'effacer leur propre méfait et de "laver
toutes les souillures d'Israël."
Seul contre tous et sans le soutien du Parti Ouvrier Français, Jean Jaurès, dans son
texte très démonstratif : "Les preuves" (22) dénonce les ennemis de Dreyfus,
s'attaque en profondeur à la notion même de trace héréditaire, au concept
d'inégalité des races, des espèces, des classes, et, proclame l'identité de l'homme
avec l'homme.
L'évolution de la place et de l'image du Juif
Alors que les régions catholiques ont été les plus
réticentes à donner leurs voix aux candidats nazis, les régions protestantes -à
l'exception des centres ouvriers- votent massivement pour le nazisme. On a pu rattacher la
"propension (des protestants)à la fusion mystique, combinée avec le respect de
l'autorité à la théologie luthérienne (23)". Certains ont même résumé (24)
l'Histoire intellectuelle du protestantisme par la formule choc : "de Luther à
Hitler". Il est plus juste de parler comme Rita Thalmannn (25)" de religiosité
luthérienne de masse." On peut dire que la conscience protestante, altérant la
pensée de Luther, est passée à une "mystique profane" sacralisant l'état et
la nation. Il n'en reste pas moins que la fascination par le Juif et un sentiment de
rivalité(26) suscita chez Luther son propre mythe. "Scotomisant les Anciens, Luther
dotait les Allemands d'une origine biblique à travers la
généalogie<<japhétique-achkénaze>>. L'allemand devenait dans le même
mouvement la quatrième langue sainte, après le latin, le grec et l'hébreu. Issu en
droite ligne du fils de Japhet, Ashkénaze, le germain se situe mythiquement, du même
coup, dans une rivalité face aux descendants de Seml. Les relations entre Hébreux et
Germains ne peuvent alors que rappeler la rivalité biblique entre Abel et Caïn. () Et
Luther déjà, en une sinistre anticipation des mots d'ordre nazis, écrit : <<en
vérité, les Juifs étant étrangers ne devraient rien posséder () Qu'on brûle leurs
synagogues, qu'on confisque leurs livres, qu'on leur interdise de prier Dieu à leur
manière, et qu'on les fasse travailler de leurs mains>>
Pour comprendre, il est nécessaire de savoir que les Juifs arrivés en Allemagne avec les
troupes romaines, bien avant les Germains, ont vu leur place et leur image se transformer
jusqu'au 19° siècle.
J'évoquais, dans un autre texte (27), les effets indirects sur l'image du Juif en Europe,
de la codification imposée aux moeurs par la puissante symbolique de l'Eglise catholique.
Entre le 5° et le 11° siècles, l'Eglise part en guerre -y compris dans ses propres
rangs- contre le mariage des prêtres, l'inceste, l'adultère,
"pêchés"courants dans les usages entre seigneurs (28). Cette très sévère
mise au pas réussie des instincts et pulsions les moins civilisées en l'homme réalisée
par l'Eglise, entraîne un refoulement de ces désirs interdits et provoque un
déséquilibre intérieur, une culpabilité (par rapport à leur mode de vie antérieur)
et des sentiments de haine qui restent en attente d'un objet que le 1er millénaire va
leur donner pour cible : le Juif. Dans l'Empire romain, seuls les Juifs ont le droit de ne
pas honorer les dieux latins. Le Christianisme s'implante superficiellement, l'hérésie
arianiste a de fortes positions. Pour mieux se placer dans la concurrence missionnaire,
les chrétiens exposent sans cesse le dogme de la Trinité qui les différencient.
L'attraction israélite existe en Europe(elle brille de tous ses éclats en Espagne). Elle
provoque de nombreuses mises en garde épiscopales. La plus radicale s'exprime au concile
de Latran -1215 :
-l'exclusion des juifs des domaines économiques et de tous ceux au sein desquels ils peuvent influencer les catholiques encore hésitants est prononcée.
-De même, l'interdit de quitter la religion catholique.
-Enfin, l'obligation pour les Juifs de porter un habit spécial, sinistre précurseur, pour éviter mariages et concubinages avec les chrétiens.
Ici, pour Alain Boureau, ("L'inceste de Judas-Essai
sur la genèse de l'antisémitisme au 12° siècle", in NRFP, Gallimard, N°33,
Printemps 1986, pp.25-41.) surgit "l'obsession antisémite du danger contre
les biens et les femmes". () "la marque distinctive
implique la ressemblance. Le Juif devient duplice : le double
maudit, l'homme en trop" "Tout aboutit au point aveugle
de la haine." Une coïncidence se produit entre l'apparition de
l'antisémitisme et l'invention de récits étrangers à la tradition évangélique.
L'inceste fonctionne dans ces récits légendaires comme mythe d'origine dans lequel le
Juif apparaît -sous les traits de Judas- comme un incestueux non repenti, alors que
l'incestueux repenti, le Pape Grégoire(fin du XII° siècle), est le bon chrétien.
Du 11° au 19° siècles les Juifs vont demeurer au ban de la société, parqués à
l'écart des non-Juifs, obligés de pratiquer l'usure interdite aux Chrétiens. En
1873,sous l'influence des Lumières, Les Juifs retrouvent leur dignité. Joseph 1er
promulgue "la charte de Tolérance" qui reconnaît aux Juifs les mêmes droits
et privilèges qu'aux autres sujets, mais détruit, du même coup la structure sociale et
culturelle des communautés. Cette libéralisation, fait sortir les Juifs de leurs
ghettos, avec leurs vêtements spécifiques et leur parler concurrentiel : le yiddish
dialecte germanique.
Une conjonction se réalise entre cette libéralisation des Juifs, le nationalisme et la
naissance d'un capitalisme agressif, où, le succès économique et social des Juifs est
vécu, pour les uns, comme une réussite matérielle critiquée par l'Aufklärung, et,
pour les autres, comme la conséquence d'une idéologie issue de la Révolution
Française. L'antisémitisme comme terme et comme notion liés à l'idée de race
apparaît pour la première fois en 1873, au moment d'une crise en Autriche-Hongrie, où
le Juif est pris comme bouc émissaire. Ce terme est inventé par un journaliste Wilhelm
Marr dans une brochure qu'il intitule : "La victoire du judaïsme sur le
germanisme". Le Juif n'est plus seulement l'adepte d'un rite mosaïque comme au
Moyen-âge, mais le porteur d'un trait distinctif racial et dégénéré (selon une
lecture mal comprise de Darwin) (29). Ainsi que l'indique Elisabeth Roudinesco(30)"Contre
la noblesse de sang, la Bourgeoisie avait proclamé l'égalité
des peuples, des hommes et des nations. Au nom de la
science, elle reprend maintenant son dû en proclamant le culte
d'une race élue et supérieure."
Les signes précurseurs spécifiquement allemands
Ces influences ont agi sur l'imaginaire des Allemands. Non pas de tout le peuple allemand, mais, de courants dominants entrant en fusion avec une situation historique et économique passant à l'acte dans le nazisme. L'ascension, donc, de Hitler est la conséquence de conflits présents dans l'histoire allemande dès le XIX° siècle. En ce sens, le nazisme est une résultante et non un accident de l'Histoire. Résumons les prémices proprement germaniques de l'Hitlérisme :
1- Les défaites contre les armées de Napoléon mettent fin au Saint Empire Romain et Germanique (dont la justification était la lutte contre les slaves et la protection des Juifs en échange du "Judengeld" (31) ) et provoquent une réaction nationale menée par la Prusse toute baignée d'idéalisation de l'Allemagne féodale avec ses mythes et légendes.
2- Ce nationalisme naissant prône une conception organiciste de l'Etat : la société comme ensemble harmonieux d'ordres hiérarchiques.
3- A la même époque se développe l'école du "droit historique" de Carl von Savigny : chaque peuple a son système juridique né de son histoire propre.
Ces théories organicistes et juridiques de l'Etat, infléchies après 1804 et 1870 vers l'autoritarisme et l'anti-libéralisme, allaient imperceptiblement conduire à son excès hitlérien, après la défaite et l'exacerbation du sentiment national en 1918.
4- L'économie allemande connaît sous Guillaume II un essor considérable créant progressivement un état d'esprit impérialiste (une Weltpolitk (32)) réfréné par l'impossibilité à se créer un véritable empire colonial, d'où une frustration.
Nietzsche écrira : "Je considère la Prusse actuelle comme très dangereuse pour la civilisation". En 1905, Romain Rolland décrivait ces paroles prémonitoires : "Toutes les fois que je vais en Allemagne, j'ai l'admiration et un peu l'effroi de cette magnifique machine que semble la nation allemande. Tout cela est capable de manger, de penser, de vouloir et d'agir comme un seul homme."
Le mot Peuple (Volk en allemand) contient à la fois une signification colorée de nation
et de race. Donc, Hitler jouera sur un glissement de sens déjà là,
souterrainement dans le peuple allemand, sous l'influence des interprétations fascisantes
qui furent données des oeuvres de Nietzsche et de Wagner. On passera de l'Etat-Nation à
l'Etat-race. On infléchira la notion de Peuple en notion de race aryenne et la notion
d'antisémitisme en racisme. Dès lors, La race aryenne étant la race élue, le
peuple-race allemand est le peuple élu de Dieu et il ne peut y avoir de place pour deux
peuples élus (GOTT MIT UNS était l'emblème de l'armée allemande). Il faut donc
détruire le peuple élu en miroir : le peuple juif.
Mais il y a aussi dans la solution finale un fantasme cannibalique : Le
peuple juif transmet son élection par Dieu à qui l'écrase et le détruit. Comme dans la
société primitive on prenait la puissance du chef en le mangeant. C'est Goebbels qui
écrit que les nations qui ont compris le jeu des Juifs et les ont combattus vont prendre
leur place pour la domination du monde. Et Himmler de son côté écrit : "nous
devons l'art du gouvernement aux Juifs."
Conclusion
Il n'est pas d'autre voie pour l'antisémite que de détruire le Juif pour - croit-il - détruire l'image du double maléfique qui l'habite lui-même à son insu. Le Juif on le voit est en même temps le mal absolu et le modèle à incorporer. Ce dont souffre l'antisémite, c'est de l'atrocité d'être à la fois identique au Juif et hors de son atteinte (33). D'être à la fois le Chef Hitler et l'objet de sa passion : le Juif. Le tout et le rien. Etre le chef, c'est courir le risque d'être déchu ou bien être l'objet de sa passion, être le Juif, c'est risquer de devenir déchet. Voilà la source du Génocide. Je ne sais pas si j'ai réussi à vous faire comprendre le Génocide. J'espère, en tout cas, avoir mis vos esprit en éveil et vous avoir convaincu, au moins, qu'à l'origine, ce qui constitue l'objet-cible du Génocide est d'abord rendu possible par un mouvement primaire de haine en attente en chacun de nous. Si je me suis étendu sur le génocide d'hier, c'est parce que cette haine en attente peut toujours changer d'objet-cible Hier, le Juif. Aujourd'hui, l'arabe. Et demain ?
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