Edith Gorren
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Impressions sur le procès On m'a demandé de participer à ce colloque en donnant mes impressions de dessinatrice. Or, je ne suis pas une professionnelle des tribunaux. Je suis peintre et portraitiste. On dit que les dessinateurs remplacent la caméra. Chronologiquement, ce serait plutôt l'inverse, rendons hommage à Daumier.
De toute manière, en ce qui concerne ce procès, il m'est impossible d'avoir l'il détaché du journaliste car une partie de ma famille a disparu dans la Shoah. C'est justement un journaliste d'A2 qui m'a suggéré de dessiner au Tribunal car il espérait un autre regard, une autre sensibilité.
De fait, je ma suis sentie engagée dans cette affaire il y a six ans, le jour où j'ai entendu Michel Slitinsky l'évoquer. C'était au cours d'une conférence de Chaban-Delmas au Centre Israélite concernant l'esprit de résistance. J'étais à la fois à la recherche de mes racines et d'un moyen de lutter contre la montée de l'extrême droite. A la fin du discours, après les congratulations d'usage, Michel Slitinsky s'est levé, a dit que tout cela était très bien mais qu'en attendant, après la Libération, on avait conservé de nombreux fonctionnaires en poste sous Vichy.
J'ai compris à ce moment-là que la vérité pouvait émerger des faux-semblants, que le silence n'était plus de mise, que cette cause était un des fils reliant le passé à l'avenir.
Le passé, pour moi, était pendant longtemps un gouffre de silence et d'oubli.
Après la guerre, de nombreux parents juifs ont caché à leurs enfants leurs origines par crainte d'un recommencement. Cela paraît fou aux générations suivantes, mais quand on songe qu'après la Libération, les mêmes notables se pavanaient aux mêmes postes, cela ne l'est pas tant que ça.
Ainsi la Shoah a-t-elle précipité dans l'oubli, les morts et les vivants spoliés de leurs mémoire.Ma mère, qui a près de quatre-vingt dix ans, pleure les êtres disparus qu'elle pense avoir trahis en survivant. Elle pleure aussi la perte de sa propre mémoire.
Ces témoins de la Shoah, qui sont la mémoire du vingtième siècle, s'éteignent petit à petit.
Ceux qui ont souffert l'indicible et l'oubli de leur temps meurent deux fois. Pour eux, j'ai décidé d'être Juive. J'ai été élevée dans une famille de libres-penseurs dont une partie était d'origine chrétienne. Mais après la Shoah, il m'a semblé qu'on ne pouvait être que Juif.
C'est ce que Maurice Druon n'a manifestement pas compris, malgré son oncle Kessel et le Chant des Partisans que nous avons tant écouté. Ainsi les Rois restent-ils Maudits.
Lorsque les non-Juifs parlent de la Shoah, c'est toujours un moment difficile pour les Juifs, un moment de vérité profonde. Les vrais humanistes, pour ne parler que de ceux-là, ont alors dans les yeux un immense désarroi. Cette chose qu'ils ne comprennent pas provoque en eux plus que de la compassion. Ils vivent une identification momentanée avec ceux qui l'ont subie.
Je suis portraitiste. Quand je dessine quelqu'un plusieurs fois, ses traits sont gravés dans mon esprit, mais aussi ses tics, ses expressions. Il y a, du dessinateur au modèle, une étrange proximité de détails. Un ressenti.
Il m'est impossible de haïr celui que je dessine. Un peu comme ce qu'évoque Levinas à propos du Regard de l'Autre, de la responsabilité envers lui.
Je dessine Papon, donc je ne la hais pas. Par contre, je n'ai jamais ressenti de sa part la moindre identification avec les enfants juifs dont il a signé la déportation. C'est ce qu'il attribue à la pudeur engendrée par la bonne éducation.
Quand, tout en dessinant, j'entends défiler les noms des déportés, quand on évoque les gares, les trains, la soif et la faim, ma tête est pleine de cris, de bruits, d'odeurs, d'angoisse et de fumée. Quand j'entends parler
Papon, j'ai l'impression qu'il est uniquement question d'actes notariés ou de listes de recrutement pour un voyage organisé. Je sens l'odeur des bureaux bien encaustiqués et des classeurs bien rangés. Je vois un jeune homme bon chic, satisfait du travail bien fait, lisant la vie de Fouquier-Tinville à ses heures perdues.Entre les deux,
un gouffre de fumée noire et de corps suppliciés. Pour les uns, il s'agit d'Apocalypse, pour les autres, d'une hypothétique larme versée à Noël sur une pile de dossiers. La pudeur de la bonne éducation, sans aucun doute.Comme dit le jeune dessinateur Riss :
"C'est surréaliste, ici".